Symposium des Instituts séculiers 2007

SOMMAIRE

  1. Editorial
  2. Les Instituts séculiers dans le monde. Dott. Ewa Kusz
  3. Ce temps est le nôtre. Archevêque Gianfranco A. Gardin OFM Conv.
  4. Les aspects théologiques de la consécration séculière. Georges Card. Cottier, OP
  5. Audience - Salutation au Saint-Père
  6. Benoît XVI aux participants au Symposium
  7. A Diognète  (iie – iiie s.). Prof. Luigi F. Pizzolato
  8. «Faire du Christ le coeur du monde». Sœur Sharon Holland, IH
  9. Table ronde: Vie et  mission des Instituts séculiers
  10. La consécration séculière et l’engagement laïc. Archevêque Stanisław Ryłko
    • Parle-moi de ton I.S. Sœur Enrica Rosanna F.M.A.
      • Asie - Leah Rillera Priscilla - Philippines
      • Europe - Emilio Sanchez - Spagna
      • Jolanta Szpilarewicz - Pologne
      • Afrique - Perpétue Kakese - Rép. Dém. Congo
      • Amérique - Denise Dubé -  Canada
      • Cecilia Comuzzi - Argentine
  11. Conclusion du Symposium et perspectives ouvertes. Cardinal Franc Rodé C.M.
  12. Clôture du Symposium. Ewa Kusz

ÉDITORIAL

Soixante ans de l’existence des Instituts séculiers ont acquis visibilité et consistance au cours du Symposium intitulé « Ce temps est le nôtre ». C’est pourquoi la Présidence de la CMIS a décidé de publier dans un numéro spécial de Dialogue le matériel complet du Symposium : l’audience du Saint-Père, les rapports, les interventions du Secrétaire de la CIVCSVA, S.E. Mgr Gianfranco A.Gardin, du Président du Conseil Pontifical pour les Laïcs, S. E. Mgr Stanislaw Rylko, de S. Em. le cardinal Franco Rodé, Président de la CIVCSVA, les témoignages de la table ronde.

Ces documents permettront à tous, aussi bien à ceux qui étaient présents qu’à ceux qui ne l’étaient pas, de conserver la grande richesse théologique, culturelle et d’expériences qui a caractérisé le Symposium.

C’est pour Dialogue un grand honneur de présenter ces Actes, qui stimulent l’engagement à dialoguer à l’intérieur des Instituts séculiers et à parler d’une seule voix.

Ce numéro de Dialogue est tiré à un plus grand nombre d’exemplaires afin de permettre aux personnes non abonnées de le réserver et de l’acquérir.

Les Actes contiennent également quelques photographies pour que la mémoire visuelle contribue à étayer la mémoire de l’esprit et du cœur.

Maria Mazzei

Les Instituts séculiers dans le monde

Je tiens tout d’abord à vous faire part de ma joie de vous voir ici présents pour participer à notre Symposium. Nous sommes venus de divers pays (26) et de divers Instituts (116) non seulement pour célébrer le soixantième anniversaire de la Constitution Provida Mater Ecclesia, mais aussi pour nous réapproprier notre vocation de membres d’Instituts séculiers dans la réalité du monde actuel et de ses défis.

Je salue cordialement toutes les personnes présentes, et tout spécialement nos rapporteurs et les représentants de la CIVCSVA.

Le thème de notre Symposium est : Ce temps est le nôtre, c’est-à-dire que tout le temps – chaque jour, chaque heure – est considéré comme le temps privilégié pour apporter le témoignage de notre présence dans le monde, qui procède de notre appartenance à Dieu.

Il y a 60 ans, le pape Pie XII a approuvé les statuts généraux des Instituts séculiers, reconnaissant que le Seigneur “a voulu dans un dessein admirable de sa divine Providence, que même dans le siècle si corrompu, prospèrent, surtout de nos jours, de nombreux groupes d’âmes choisies, qui, non contentes de brûler du zèle de leur perfection individuelle, ont pu découvrir, tout en restant dans le monde pour obéir à un appel particulier de Dieu, de nouvelles et très heureuses formes d’associations, spécialement adaptées aux nécessités actuelles...” (7).

Pour relire la Constitution apostolique Provida Mater Ecclesia nous avons invité le Card. G. Cottier, théologien émérite de la Maison pontificale, qui nous présentera un rapport intitulé Aspects théologiques de la consécration séculière.

De l’époque où naquit le premier Institut séculier à aujourd’hui, l’essence de notre vocation n’a pas changé, mais le monde où nous vivons change continuellement, soit au niveau de la réalité civile, soit au niveau de la réalité ecclésiale. Il me semble pouvoir dire qu’à partir de la promulgation de Provida Mater Ecclesia jusqu’au Concile Vatican II et même après, les laïcs consacrés ont vécu parmi les autres chrétiens et la vocation des laïcs consacrés a montré que même sans quitter le monde, il était possible d’appartenir pleinement au Christ. La plupart du temps en Europe, où sont nés les Instituts séculiers, et sur les autres continents, aux côtés d’autres religions, les laïcs consacrés « résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère », ainsi que dit la lettre A Diognète, qui fut écrite à la fin du iie siècle et est encore très actuelle aujourd’hui en ce qui nous concerne. Le deuxième rapport s’intitulera À Diognète, une réflexion exemplaire sur la présence des chrétiens dans le monde, et sera présenté par le Pr F. Pizzolato, de l’Université catholique « Sacro Cuore » de Milan.

Le Code de droit canonique de 1983 établit que « L'Institut séculier est un institut de vie consacrée où des fidèles vivant dans le monde tendent à la perfection de la charité et s’efforcent de contribuer surtout de l’intérieur à la sanctification du monde » (can. 710). Les 20 articles suivants concernant les Instituts séculiers sont riches, mais concis.

Dans le troisième rapport, sœur S. Holland, canoniste de la CIVCSVA, élève de l’inoubliable Beyer, va nous aider à redécouvrir non seulement le sens des paroles juridiques, mais aussi l’esprit du Code canonique.

Comme je l’ai dit tout à l’heure, notre vocation implique d’une part une forte appartenance à Dieu et, de l’autre, une bonne connaissance du monde actuel ainsi que la capacité de relever les défis qu’il nous lance. Il y a différents problèmes et défis dans les diverses parties du monde où vivent les membres des Instituts séculiers. Au cours de la table ronde les représentants d’Instituts séculiers provenant de tous les continents vont essayer de nous dire quelle est la réponse prophétique de la consécration séculière et de l’engagement laïc au sein de l’Eglise face aux défis du monde contemporain dans les pays et les continents dont ils viennent.

L’audience du Saint-Père Benoît XVI sera naturellement la grande joie de notre Symposium et suscite certainement en nous non seulement des attentes, mais aussi une grande curiosité. Certains d’entre nous ont déjà eu la possibilité de rencontrer le Saint-Père à l’occasion de la rencontre pour tous les consacrés qui a eu lieu en mai dernier ou à l’occasion d’autres audiences. Mais c’est la première fois que le Pape rencontrera uniquement les représentants des Instituts séculiers et qu’il s’adressera spécialement à nous. Ce sera donc particulièrement intéressant pour nous. Nous attendons de savoir ce que pense et ce qu’attend de nous, en ce début du xxie siècle, le Père et Pasteur de l’Eglise universelle.

Ce Symposium ne marque pas seulement la commémoration du soixantième anniversaire de Provida Mater Ecclesia, mais surtout la première étape de notre réflexion sur notre charisme et notre vocation. Dans la théologie pastorale[1], la méthode d’application compte trois étapes: doctrine, application et pratique-action. Ce Symposium sera donc pour nous la première étape : la doctrine, qui nous donne les principes fondamentaux de notre vocation. Le temps qui s’écoulera entre le Symposium et l’Assemblée générale de la CMIS l’année prochaine pourrait être, pour nos instituts, l’occasion de discuter et d’approfondir, mais aussi d’élaborer des propositions pour la discussion dans le cadre de l’Assemblée générale au cours de laquelle nous rassemblerons les résultats du travail individuel de chaque institut.

La géographie des Instituts séculiers

Des données recueillies par la CIVCSVA il résulte qu’à la fin de l’année 2005 il y avait 215 Instituts séculiers reconnus dans le monde, dont 211 dépendent de la CIVCSVA et 4 de la Congrégation pour les Eglises Orientales. Sur ces 215 Instituts séculiers 183 adhèrent à la CMIS (160 instituts féminins, 7 masculins, 15 cléricaux et 1 comprenant les trois branches).

Sur les 215 Instituts séculiers, 143 sont de droit diocésain et 72 de droit pontifical.

Par branche, il y a :

  • 183 Instituts féminins, dont 124 de droit diocésain et 59 de droit pontifical. Les Instituts féminins comptent 27.553 membres (après les premiers vœux) et 2.103 en formation.
  • 25 Instituts masculins dont 11 de droit pontifical et 14 de droit diocésain. Les Instituts masculins comptent 4.167 membres et 677 candidats en formation.

Les Instituts masculins sont laïcs et cléricaux:

    • 7 Instituts masculins laïcs, dont 5 de droit diocésain et 2 de droit pontifical. Les Instituts masculins laïcs comptent 442 membres et 128 candidats en formation.
    • 18 Instituts cléricaux dont 9 de droit pontifical et 9 de droit diocésain. Les Instituts cléricaux comptent 3.725 membres et 549 candidats en formation.
    • 7 Instituts dont les Constitutions prévoient les trois branches: instituts féminins, cléricaux et masculins – dont 2 de droit pontifical et 5 de droit diocésain. Ces Instituts comptent dans leur ensemble 933 membres et 62 candidats.

Par continent:

  • En Europe, 177 Instituts séculiers qui comptent 22.761 membres et 921 en formation, dont par zone : Europe de l’Ouest, 166 Instituts séculiers comptant 20.884 membres et 609 candidats ; Europe de l’Est, postcommuniste, 55 Instituts séculiers comptant 1.877 membres et 312 candidats.
  • En Asie, 43 Instituts séculiers comptant 2.068 membres et 441 en formation.
  • En Afrique, 60 Instituts séculiers comptant 926 membres et 333 candidats.
  • En Amérique, 134 Instituts séculiers comptant 6.762 membres et 1.130 en formation. Par zone : Amérique du Nord, à laquelle appartiennent les Etats-Unis, le Canada, la Jamaïque et la Martinique, 55 Instituts séculiers comptant 1.073 membres et 86 candidats ; l’Amérique latine, à laquelle appartiennent tous les pays qui font partie de la CELAM, 123 Instituts séculiers comptant 5.689 membres et 1.044 candidats.
  • En Océanie, 10 Instituts séculiers comptant 48 membres et 6 en formation.

Si on compare ces données à celles de 1995, on constate que:

  • A la fin de l’année 1995 les Instituts séculiers en général comptaient 35.322 membres et 2.977 candidats. En dix ans, le nombre de membres a diminué de 8% (huit pour cent). Le nombre de candidats est resté plus ou moins le même.
  • Fin 1995, les Instituts féminins comptaient 29.775 membres et 2.144 candidates. En dix ans le nombre de membres des Instituts séculiers a diminué de 7% (sept pour cent). Le nombre de candidates est resté le même.
  • Fin 1995, les Instituts cléricaux comptaient 4.324 membres et 636 candidats. En dix ans, le nombre de membres des Instituts cléricaux a diminué de 14% (quatorze pour cent). Le nombre de candidats a également diminué.
  • Fin 1995, les Instituts masculins laïcs comptaient 379 membres et 97 candidats. En dix ans, le nombre de membres s’est accru de 17% (dix-sept pour cent). Le nombre de candidats s’est aussi accru.
  • Fin 1995, les Instituts à plusieurs branches comptaient 844 membres et 100 candidats. En dix ans, le nombre de membres s’est accru de 11% (onze pour cent) mais le nombre de candidats a diminué.

Lorsque j’ai comparé les données de 1995 à celles de 2005, j’ai constaté que certains Instituts ont diminué, que d’autres se sont accrus et qu’au cours de ces dix dernières années de nouveaux Instituts ont été créés. Je n’ai pas pu comparer les données concernant leur diffusion dans les continents.

La vitalité des Instituts séculiers

 Paradoxalement, les statistiques et les chiffres concernant les Instituts séculiers ne montrent pas notre vitalité.

Notre vocation consiste à être « le sel qui ne fait pas défaut », « un efficace ferment » à l’intérieur du monde[2] et «le laboratoire d’expériences» dans lequel l’Eglise vérifie les modalités concrètes de ses rapports avec le monde »[3]. Etre sel et ferment, cela ne dépend pas du nombre de consacrés séculiers dans un pays, un continent ou une ville, mais de l’interdépendance profonde existant entre la consécration et la sécularité, qui est une expérience intérieure pour tout laïc consacré. Et la vitalité des membres des Instituts séculiers est liée à la forte intensité personnelle avec laquelle ils vivent leur consécration dans le monde. L’apostolat de chaque membre d’Institut séculier est un apostolat individuel, vécu en toute responsabilité personnelle même s’il résulte d’une convergence d’intérêts communs avec des personnes du même Institut. Il ne s’agit donc pas de données statistiques et de diffusion de notre engagement au niveau ecclésial, politique ou social. C’est aussi pour cela qu’il n’est pas possible d’évaluer l’apostolat de l’extérieur, en considérant uniquement l’efficacité de cet apostolat.

Que nous disent donc les données que je vous ai exposées ? On peut constater que :

  • Les laïcs consacrés sont présents sur tous les continents et dans presque tous les pays (même en Chine et au Soudan);
  • Les laïcs consacrés vivent aussi dans des pays où les chrétiens sont encore persécutés aujourd’hui. Par exemple, dans les pays où les persécutions sont plus intenses[4] on compte 163 membres d’Instituts séculiers et 38 candidats.
  • Les Instituts séculiers sont nés en Europe, où ils représentent plus de 70% de tous les instituts, dont 10.697 membres en Italie (33% de tous les consacrés séculiers dans le monde);
  • Le nombre de femmes a diminué (7%) ainsi que celui de prêtres (14%), mais le nombre de membres des Instituts masculins laïcs a augmenté (17%) ainsi que des Instituts à diverses branches (11%).
  • En ce qui concerne les candidats en formation, c’est en Amérique latine qu’ils sont les plus nombreux (37% de tous les candidats), mais par rapport à la proportion entre membres et candidats, c’est l’Afrique qui occupe la première place (26%) et l’Europe de l’Ouest la dernière (3%);
  • Pour 120 Instituts séculiers le nombre des membres a diminué et pour 95 d’entre eux le nombre des membres a augmenté au cours des dix dernières années. Cinq Instituts ont moins de dix membres et aucun candidat, et 6 ont plus de 1000 membres.

En lisant toutes ces données, je me suis dit que la grâce du Seigneur est imprévisible, que les pensées du Seigneur ne sont pas les nôtres et que nos chemins ne sont pas ceux du Seigneur[5]. Les Instituts séculiers se développent comme une grande famille sur plusieurs générations – certains naissent, d’autres vieillissent et meurent. Dans le même temps, les uns se développent, les autres changent de place. Certains ont la force de faire de grandes choses, d’autres font de petites choses, tout aussi nécessaires. Ce processus évolutif ne concerne pas seulement un Institut où certains commencent leur formation et d’autres meurent, mais concerne les Instituts en général – même les Instituts « meurent » parce que leurs membres vieillissent et qu’il n’y a pas de relève, mais dans le même temps de nouveaux Instituts viennent au jour.

En observant cela de l’extérieur et en se contentant de lire les statistiques, il n’est pas possible de dire où se trouve la vitalité des Instituts séculiers. Quels sont les Instituts les plus dynamiques et vigoureux : ceux qui ont leurs propres œuvres, avec un grand nombre de membres et de candidats? Ou ceux qui sont répandus dans les divers continents ? Ou les Instituts qui se trouvent en Afrique ou en Asie ?

Je le répète, la vitalité et l’attrait des Instituts séculiers ne dépendent pas du nombre de leurs membres. Je voudrais donner un exemple : il existe des Instituts séculiers comptant seulement quelques membres, déjà âgés, qui n’ont pas de candidats et savent qu’ils peuvent s’éteindre. Ils ne se cachent pas lorsqu’ils atteignent un grand âge, mais vivent parmi les autres, dans des copropriétés ou des maisons de retraite. Leur vieillesse est une réponse nouvelle à leur vocation de toujours, signe tangible et témoignage de l’espérance qui naît de la paix et de la sérénité de ceux acceptent l’accomplissement de la vie selon le plan de Dieu. Dans le monde, en particulier en Europe et en Amérique du Nord, où on connaît la peur de la mort, de la faiblesse due à la vieillesse, avec l’angoisse de la douleur et de la maladie, avec l’euthanasie, les personnes âgées sont comme « le sel » et « la lumière ». Ce sont les véritables témoins de l’espérance parmi les hommes qui ont perdu non seulement l’espérance, mais aussi le sens de la vie. Alors un Institut séculier comptant 5 membres octogénaires n’est-il pas précieux ?

Je pense que c’est là que se trouvent la vitalité et la force de la vocation séculière: être un ferment efficace là où se trouve chaque membre d’Institut séculier, aux divers âges de la vie et dans les divers coins du monde. Aussi bien quand on est jeune, que l’on est tourné vers l’avenir et que l’on pense au sens de la vie, à un travail plus attrayant permettant de s’épanouir…. qu’à l’âge mûr, avec la lassitude de la vie, alors que certains quittent leur famille et leur travail pour la nouveauté et que d’autres sont engagés au niveau professionnel, politique ou social… et au moment de la vieillesse et de ses défis.

Etre « sel », « lumière » et « ferment », c’est possible partout, dans chaque pays, à tout âge et dans toute condition de santé et de vie – en Italie, où les laïcs consacrés sont nombreux et au Soudan, où il y en a un seul. Avec cette manière de voir notre vocation, il est possible que ces personnes, considérées comme « inutilisables » à cause de leur grand âge, de leur maladie ou de leur petit nombre, récoltent en fait plus de « fruits » que beaucoup d’autres. Et il est possible que les membres d’un Institut en voie d’extinction, qui vivent jusqu’à la fin leur consécration séculière, récoltent des fruits dans d’autres parties du monde.

Bien que notre présence dans le monde ait une connotation très personnelle, nous pouvons redécouvrir et répondre à ces questions ensemble :

  • Comment être aujourd’hui un laïc consacré parmi les « célibataires » qui vivent sans liens et sans responsabilité envers qui que ce soit ? Notre mode de vie est à la mode et « on top » – comme ont le dit aujourd’hui;
  • Que signifie la vraie consécration séculière quand les religieux, et tout spécialement les religieuses, abandonnent l’habit et le couvent pour travailler au dehors et vivre seules ou avec d’autres ? Certains disent qu’elles « adoptent le style de vie des Instituts séculiers ». Leur sécularisation est appelée « consécration laïque »;
  • Comment être « le laboratoire d’expériences » dans lequel l’Eglise vérifie les modalités concrètes de ses rapports avec le monde »[6] parmi et avec les autres laïcs engagés dans les divers mouvements, associations, qui sont parfois plus visibles que nous à l’extérieur?
  • Que signifie être un laïc consacré dans le monde, où la « laïcité » est la vision areligieuse de la vie, où il n’y a pas de place pour Dieu, pour un Mystère qui transcende la pure raison, pour une loi morale de valeur absolue”[7]?

Quel est donc notre engagement? Quel comportement devrions-nous adopter ? Quelle devrait être notre vocation dans le monde actuel ? J’espère que notre Symposium pourra répondre à ces questions et autres.

Je vous souhaite à tous un bon travail et une bonne rencontre.

Ewa Kusz

Présidente de la CMIS


[1] M. Midali, Teologia pastorale o pratica. LAS, Roma, 1991, pp. 572-595.

[2] Pie XII: Motu Proprio Primo feliciter, N°º II.

[3] Paul VI: Une présence vivante au service du monde et de l’Eglise. 25.08.1976 in Documents CMIS, N°º 4, p. 48

[4] Chine; Iran; Myanmar; Erythrée; Soudan; Laos; Corée du Nord.

[5] Is 55,8.

[6] Paul VI: Une présence vivante au service du monde et de l’Eglise. 25.08.1976 in Documents CMIS N°º4, p. 48.

[7] Benoît XVI, Audience au 56e Congrès national de l’Union des Juristes catholiques italiens, 9 décembre 2006.

 

CE TEMPS EST LE NÔTRE

Au nom de la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique et au nom de Son Eminence le cardinal Franc Rodé, Préfet de ce Dicastère, je désire saluer cordialement toutes les personnes réunies ici, membres et Responsables des Instituts séculiers, laïcs et cléricaux, provenant de lieux différents et lointains. Je souhaite aussi que ce temps de réflexion si important et guidé par un groupe si représentatif de consacrés séculiers puisse produire de bons fruits pour la vie et le renouvellement de tous vos Instituts.

J’ose faire miennes, au début de ce Symposium, les paroles que Paul VI avait adressées au premier Congrès international des Instituts séculiers: « Nous sommes vivement intéressé et ému par cette rencontre qui évoque pour nous les prodiges de la grâce, les richesses cachées du royaume de Dieu, les ressources incalculables de vertus et de sainteté dont dispose encore l’Eglise d’aujourd’hui, cette Eglise qui, comme vous le savez, vit au milieu d’une humanité profane et parfois profanatrice, fière de ses conquêtes temporelles, mais fuyant la rencontre avec le Christ alors qu’elle en aurait tant besoin » (26 septembre 1970).

Cela ne fait aucun doute que, derrière la discrétion et la faible visibilité institutionnelle qui caractérisent vos communautés et votre présence, il y a une sequela Christi passionnée, une relation intense avec Dieu et un don généreux à vos frères et sœurs, une présence quotidienne de style évangélique au milieu des hommes et des femmes de notre temps: tout cela est un bien précieux qui se répand dans l’Eglise, c’est « un parfum qui remplit toute la maison de Dieu, l’Eglise » (cf. VC, 104).

J’aime à voir votre rassemblement d’aujourd’hui comme une nouvelle étape du chemin entrepris par la promulgation de la Constitution apostolique Provida Mater Ecclesia, il y a 60 ans, le 2 février 1947. Ce texte de Pie XII a eu le mérite historique d’insérer officiellement dans l’Eglise une expérience menée depuis longtemps dans le peuple de Dieu. C’est ainsi que, grâce aussi aux précisions apportées l’année suivante par le Motu Proprio Primo feliciter, les formes de vie dès lors officiellement appelées « Instituts séculiers » ont pu disposer d’un fondement théologique mieux défini et d’un sens plus clair de leur mission dans le monde.

On peut donc dire que dès votre apparition le Magistère pontifical vous a accompagnés, vous aidant à approfondir, surtout à l’occasion de vos Congrès internationaux périodiques, les aspects les plus importants de votre vocation, éclaircissant parfois certains aspects, vous encourageant toujours et vous manifestant une sollicitude attentive.

Consécration et sécularité sont dès lors devenues un binôme indissoluble qui identifie les Instituts séculiers. Ils portent en eux un besoin profond et singulier de synthèse entre « la pleine responsabilité d’une présence et d’une action transformante au-dedans du monde » (Paul VI, Discours prononcé à l’occasion du 25e anniversaire de Provida Mater Ecclesia, 2 février 1972).

Je me suis demandé quel était le sens du titre choisi pour ce Symposium: “Ce temps est le nôtre”.

Il me semble qu’on peut lui attribuer un double sens.

L’accent pourrait être mis, en premier lieu, sur ce temps, et plus précisément sur ce. C’est en ce temps, et pas un autre, que votre consécration particulière est appelée à s’exprimer et à se réaliser. En d’autres termes, il s’agit de prêter une attention particulière à ce qui, en ce temps, offre un cadre précieux à votre consécration, vous stimule, vous amène à vivre votre consécration, votre condition de chrétiens véritables, de disciples envoyés dans le monde par Jésus.

Le monde est le lieu où votre consécration séculière est habituellement vécue; mais ce n’est pas un monde abstrait, indéfini, atemporel: c’est le monde tel qu’il est configuré en ce temps, en cet aujourd’hui qui est votre quotidien. Une éventuelle séparation du monde, qui dans certaines formes de vie religieuse revêt des caractères physiques visibles, pourrait (je souligne le mot pourrait) vous faire vivre la consécration dans des espaces un peu trop aseptisés, à savoir loin de l’expérience des hommes et des femmes communs. Ce n’est pas votre cas : vous ne cherchez pas à vous séparer, à vous éloigner, à créer des espaces qui vous soient réservés, imperméables aux vicissitudes de vos contemporains et concitoyens. Vous vivez dans le monde, vous êtes dans ce temps qui est l’aujourd’hui concret et unique du salut et de la sequela Christi.

Vivre la consécration « du dedans » du monde cela signifie vouloir en saisir, par le discernement propre à la foi, les possibilités et les situations actuelles qui en font le lieu considéré comme indispensable à votre vie de croyants. Et votre insertion dans le monde n’est pas un fait purement physique, mais c’est surtout une attitude intérieure, une donnée presque fondamentale, un état de votre recherche spirituelle, de votre condition, comme tous les consacrés, de personnes à la recherche de Dieu.

En ce sens vous pouvez vraiment être, comme le suggérait Paul VI, un « laboratoire d’expériences » des rapports entre l’Eglise et le monde : « le monde – comme il l’affirmait dans Evangeli nuntiandi – vaste et compliqué de la politique, du social, de l’économie, mais également de la culture, des sciences et des arts, de la vie internationale, des mass media » (N° 70). Je vais encore citer Paul VI, qui disait que le milieu de votre consécration et de votre mission c’est “le monde des hommes, tel qu’il est, avec son actualité inquiète et éblouissante, avec ses vertus et ses passions, avec ses possibilités de bien et son attirance vers le mal, avec ses magnifiques réalisations modernes et ses secrètes déficiences ou ses inévitables souffrances” (26 septembre 1970).

L’Eglise tient beaucoup à cette insertion dans le monde: Jean-Paul II vous a dit que  « l’Eglise attend beaucoup de vous. Elle a besoin de votre témoignage pour apporter au monde, affamé de la Parole de Dieu même s’il n’en a pas conscience, la « joyeuse annonce » que toute aspiration authentiquement humaine peut trouver dans le Christ » (28 août 1980).

Le deuxième sens que l’on pourrait attribuer au titre de ce Symposium se trouve dans l’accentuation de est le nôtre: ce temps est le nôtre. C’est-à-dire que la situation actuelle de l’Eglise et du monde, dans le cadre de ses cultures différentes, pourrait être particulièrement favorable à la compréhension et à l’accomplissement de votre vocation particulière de consacrés séculiers. Le temps présent est pour vous un kairos, un « temps opportun », un moment favorable pour faire écho à Paul dans 2 Cor 6,2: « Voici maintenant le moment tout à fait favorable ». Votre vocation pourrait donc trouver dans l’aujourd’hui de l’Eglise une nouvelle place, une nouvelle compréhension de votre condition particulière et peut-être de nouvelles expériences.

Je ne sais pas si cette interprétation ou déclinaison du thème qui fait l’objet de la réflexion de ces deux journées est légitime ou répond à votre souci. Je pense que vous aussi, surtout dans certaines régions géographiques et culturelles, vous souffrez de cette aridité vocationnelle qui frappe toutes les formes de consécration spéciale et que vous connaissez la difficulté de trouver de nouveaux membres pour vos Instituts. Toutefois, le temps présent est le temps de l’approfondissement, de la qualification, d’une bonne formation plutôt que de la recherche du plus grand nombre. Ce pourrait être le moment favorable, « votre temps » vu que la nouvelle manière de l’Eglise de penser à ses rapports avec le monde fait de vous des spécialistes en la matière.

Et alors ce temps est « le vôtre » parce qu’il offre des raisons théologiques et spirituelles plus fortes et convaincantes à votre vocation, qui devient de moins en moins – pour ainsi dire – « tolérée » (consacrés bien que séculiers) et de plus en plus légitimée, voire reconnue comme enrichissante pour l’Eglise tout entière (consacrés en tant que séculiers).

Et, permettez-moi d’ajouter, enrichissante aussi pour la vie consacrée des religieux. Si la caractéristique de ces derniers est de se séparer du monde, de manière visible et institutionnelle, vous nous aidez, nous les religieux, à aimer le monde et surtout à reconnaître que tandis qu’il peut être un lieu de sainteté, le couvent – pour user d’un lieu symbolique – ou la communauté religieuse peuvent aussi devenir un espace de mondanité. On peut être du monde en se séparant du monde, dans des lieux qui se prétendent évangéliques, et l’on peut être évangélique à l’intérieur du monde, ou en diaspora dans un monde marqué par le mal.

Votre capacité de construire une synthèse saine et féconde entre consécration et monde peut vraiment aider toute la vie consacrée, au niveau de ses diverses expressions, et l’Eglise tout entière.

Ce ne sont là que quelques idées que je soumets en toute humilité à votre considération, en vous réitérant l’estime et la gratitude de notre Dicastère et le souhait, comme le préconise Vita consecrata 10, de « transfigurer le monde de l’intérieur par la force des Béatitudes ».

Je vous souhaite un excellent travail.

Mgr Gianfranco A. Gardin OFM Conv.

Secrétaire de la Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée

et les Sociétés de Vie Apostolique

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LES ASPECTS THÉOLOGIQUES DE LA CONSÉCRATION SÉCULIÈRE

I

Introduction

On sait que les plus anciennes traductions latines de la Bible traduisent par saeculum le grec aiôn et l’hébreu ôlãm. Le terme a différents sens : durée du monde, monde humain caduque et éphémère par opposition au monde divin.

Dans la Vetus Latina, notamment pour l’évangile de Jean, saeculum est l’équivalent du grec cosmos qui, dans la tradition judéo-helléniste traduit ôlãm.

La préférence donnée par les Latins à saeculum sur mundus reflète sans doute une répugnance à donner un sens négatif à ce dernier terme qui évoque ordre et beauté.

De plus, déjà en latin profane, le terme peut prendre une signification éthique, pour exprimer la décadence des générations. Certes le sens premier de temps (un siècle, signifie 100 ans) n’est pas effacé : ce qui est signifié ce sont le temps présent, la vie présente, la condition temporelle de l’humanité. Chez les Pères latins, fréquemment prévaut un sens négatif d’inspiration biblique, à la fois éthique et religieux. Saeculum désigne alors le monde humain portant les stigmates de la vanité et du péché. Ce sera encore le monde païen persécuteur des chrétiens.

Si j’évoque ces diverses significations c’est parce que, sans que l’on puisse parler de synonymes, siècle et monde sont deux termes très proches, qui parfois se recoupent sans que la distinction soit toujours effacée. Ainsi séculier ne peut être traduit par mondain.

Pourtant, ce n’est pas forcer les choses que d’introduire nos réflexions sur la sécularité en interrogeant l’Ecriture sur le sens du mot monde.

Il est significatif à ce propos que les traductions modernes traduisent l’expression de Pie XII dans Primo feliciter : non tantum in saeculo sed veluti ex saeculo par : non seulement dans le monde, mais encore pour ainsi dire avec les moyens du monde. Une telle traduction vient en effet spontanément à l’esprit.

Dans les écrits johanniques

  1. C’est l’évangile de Jean surtout qui a mis en évidence la complexité de la parole monde. La notion recouvre une pluralité de sens, à première vue contrastés, mais qui expriment toute la richesse du mystère de la foi, selon la double polarité de la création et de la rédemption.

Le Prologue de l’évangile en effet conjoint la création et le drame de l’histoire humaine marquée par le refus de la lumière divine et le salut apporté par le Verbe incarné.

« Tout fut par lui et sans lui rien ne fut » : la révélation du Verbe , « le Fils unique qui est dans le sein du Père », s’insère dans le rappel du récit de la création dans la Genèse, Gen. 1, 1-5, où est affirmée la bonté de la création, qui témoigne de l’amour de Dieu.

Pour l’homme, qui est le couronnement de la création, l’attestation redouble : et cela était très bon. Créé à l’image et ressemblance de Dieu, l’homme est investi de responsabilité : il a charge de l’intendance de ce monde. Avec la responsabilité sont du même coup affirmées la dimension éthique et la dimension historique. La responsabilité sera mise à l’épreuve, qui est épreuve de la fidélité. L’épreuve est aussi tentation : la liberté, au lieu d’assumer sa responsabilité dans l’obéissance au dessein bienveillant de Dieu, se laisse griser par elle-même sous l’instigation du Tentateur : « vous serez comme Dieu » (cf. Gen, 3,5). Le début de l’histoire humaine est marqué par le péché.

Le Prologue rappelle cet événement spirituel des origines :

De tout être il était la vie

et la vie était la lumière des hommes

et la lumière luit dans les ténèbres

et les ténèbres n’ont pu l’atteindre

(ou : ne l’ont pas comprise).

Le Prologue poursuit, en embrassant l’histoire humaine comme histoire du salut. Dieu, dont la bonté s’est manifestée dans la création, nous donne une nouvelle manifestation, plus intense, plus bouleversante de son amour et de ses initiatives.

Les hommes avaient le pouvoir en contemplant la création de reconnaître le Verbe, « lumière véritable qui éclaire tout homme », mais « le monde ne l’a pas connu », parce qu’il était aveuglé par son péché. Chaque refus provoque une nouvelle initiative de l’amour divin. Dieu se choisit un peuple avec lequel il noue une alliance particulière, en vue d’un don encore plus profond, inouï. « Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu » : à la mesure du don, plus profond est le refus, mais le péché ne peut avoir le dernier mot. L’incarnation du Verbe révèle l’inépuisable, l’infinie profondeur de l’amour divin : En effet, tous ne se sont pas laissés entraîner dans le refus et « à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu ». C’est Dieu qui engendre par la foi et par la grâce « ceux qui croient en son nom », qui accueillent son don suprême : « Et le Verbe s’est fait chair et il a demeuré parmi nous ».

C’est ici que se révèle également dans sa radicalité la responsabilité de la liberté humaine.

L’entrée dans la filiation divine, que nous recevons du « Fils unique plein de grâce et de vérité » est elle-même un don de la grâce – la grâce de la foi.

La foi et le refus de la foi apparaissent ainsi comme les facteurs spirituels décisifs de l’histoire humaine et de son drame. C’est à partir de là que se comprennent les affirmations contrastées de l’évangile de Jean et de la première épître sur le monde.

Révélation de l’amour divin

  1. La grande révélation de Jésus faite à Nicodème explicite certaines affirmations que nous avons déjà rencontrées dans le Prologue (cf. 3, 16-21). L’amour de Dieu est imbrisable, ses ressources sont inépuisables.

«Oui Dieu a tant aimé le monde

qu’il a donné son Fils unique

pour que tout homme qui croit en lui

ne périsse pas

mais ait la vie éternelle ».

Le péché de l’homme comme refus et désobéissance est offense faite à Dieu. Il appelle l’intervention de sa justice. L’Ancien Testament, qui certes n’ignore pas les accents poignants de l’amour divin pour son peuple, a lu l’histoire des malheurs d’Israël comme celle de châtiments et d’expressions de la colère divine, c’est-à-dire des interventions de la justice qui étaient autant d’invitations à la conversion et au retour à la fidélité à l’Alliance.

Les paroles de Jésus à Nicodème mettent en évidence la radicalité de l’amour :

« Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde

pour condamner le monde,

mais pour que le monde soit sauvé par lui » .

Les premiers chapitres de l’évangile qui s’arrêtent à la figure du Baptiste insistent sur le fait que la conversion à laquelle il invite a un caractère préparatoire. C’est que l’homme, qui doit se repentir de son péché, ne peut pas ôter par là l’offense faite à la justice et à l’amour de Dieu. Il a besoin d’être sauvé. La révélation de la radicalité de l’amour de Dieu aide à prendre conscience également de la gravité du péché. Ce dernier, de soi, appelle la condamnation. On comprend pourquoi le péché se trouve comme récapitulé dans le refus de croire, parce que ce refus de croire est refus de reconnaître la profondeur de l’amour de Dieu.

« Qui croit en Lui [le Fils] n’est pas condamné ;

qui ne croit pas est déjà condamné,

parce qu’il n’a pas cru

au Nom du Fils unique de Dieu »

Le refus de croire au Fils de Dieu comporte déjà son jugement, parce qu’il est préférence donnée aux ténèbres sur la lumière, c’est-à-dire rejet de la vérité. L’évangile nous donne la raison de ce refus. Faire le mal conduit à haïr la lumière, parce celle-ci dévoilerait la malice du choix peccamineux. Il y a là une ligne de départage face à laquelle la liberté ne peut se dérober : « mais celui qui agit dans la vérité (ou : celui qui fait la vérité) vient à la lumière, pour qu’il apparaisse au grand jour que ses œuvres sont faites en Dieu ».

On a dit que le procès de Jésus couvre l’ensemble du 4ème évangile. Il est le procès intenté par ceux qui refusent de croire que Jésus est le Fils de Dieu, le Bien-Aimé du Père envoyé en victime de propitiation pour nos péchés. C’est pourquoi la vie est un combat. La première épître qui a des expressions très fortes dira ainsi : … « telle est la victoire qui a triomphé du monde, notre foi. Quel est le vainqueur du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? » (1 Jn, 5, 4-5). Ici le monde signifie le monde des hommes sous la domination du péché. A plusieurs reprises Jésus dénonce, derrière nos péchés, l’action de celui qu’il appelle le Prince de ce monde (12, 31 ; 14, 30 ; 16, 11). Et la 1ère épître accentuera, si l’on peut dire : « Nous savons que nous sommes de Dieu et que le monde entier gît au pouvoir du Mauvais » (5,19). Le récit de la tentation de Jésus, dans la version de Luc, nous révèle la profondeur de cette emprise : « L’emmenant alors plus haut, le diable lui fit voir en un instant tous les royaumes de l’univers et lui dit : « Je te donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes, car elle m’a été remise, et je la donne à qui je veux. Si donc tu te prosternes devant moi, elle t’appartiendra tout entière ». Mais Jésus lui réplique : « Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et c’est à lui seul que tu rendras un culte » (Lc 4, 5-8).

C’est donc l’hostilité et le refus à l’égard du Christ qui caractérise le monde tombé dans le péché, monde que Dieu ne cesse d’aimer, ce dont témoigne son dessein de salut.

La haine du monde et l’envoi de l’Esprit

  1. Dans un débat dramatique avec ses adversaires qui refusent de prêter foi à son témoignage et à sa parole, Jésus leur dira : « Vous, vous êtes de ce monde ; moi je ne suis pas de ce monde » (Jn. 8,23). Comme lui, ses disciples ne sont pas de ce monde et c’est ce qui leur vaut la haine du monde (cf. 17, 14).

Il en témoigne devant Ponce Pilate – dans ce que Paul appelle « son beau témoignage » (cf. 1 Tm, 6, 13) - : son Royaume n’est pas de ce monde. Ici monde semble certes connoter le péché, mais désigne «les royaumes de ce monde » avec leurs lois propres, alors que le royaume du Christ « n’est pas d’ici ». Si Jésus est « venu dans le monde », c’est pour accomplir une mission transcendante : « pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix » (cf. 19, 36-37). Ce qui est ici affirmé par Jésus c’est la distinction entre ce que nous appelons les royaumes temporels et le royaume de Dieu.

Le don de Jésus, mourant sur la croix par amour pour nous, est « le jugement du monde » : « maintenant le Prince de ce monde va être jeté en bas ; et moi, élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi » (cf. 12, 31-32). Ce sera aussi l’heure de l’envoi de l’Esprit, le Paraclet et le Consolateur, l’Esprit de vérité, dont Jésus, en même temps qu’il annonce aux disciples les persécutions, promet le soutien : « Et quand il viendra, il confondra le monde entier en matière de péché, en matière de justice et en matière de jugement : de péché, parce qu’ils ne croient pas en moi ; de justice, parce que je vais au Père, et que vous ne me verrez plus ; de jugement, parce que le Prince de ce monde est condamné » (16, 8-11).

Le retour de Jésus vers le Père est sa glorification, « de la gloire, dit-il, que j’avais auprès de toi, avant que le monde fût » (17,5). Affirmation que l’on mettra en parallèle avec le Prologue qui annonçait sa venue dans le monde.

Cette glorification s’étend aux disciples qui demeurent dans le monde. Jésus prie son Père de leur donner sa joie en plénitude. Il a ces paroles qui jettent la lumière sur l’existence chrétienne, car cette prière s’étend, au-delà des disciples, à tous ceux qui, « grâce à leur parole croiront en moi » (cf. 17,20) :

« Je leur ai donné ta parole et le monde les a pris en haine, parce qu’ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. Je ne te prie pas de les retirer du monde, mais de les garder du Mauvais. Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde, consacres-les dans la vérité : ta parole est vérité » (17, 14-17).

La mission

  1. Dans le monde et pas du monde. Cette distinction doit être complétée par un troisième élément, qui est celui de la mission : « Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde. Et pour eux je me consacre moi-même, afin qu’ils soient eux aussi consacrés dans la vérité » (v. 18-19).

Dans le monde, pas du monde, envoyés au monde. Ces trois moments définissent la condition des chrétiens. La mission est annonce de la parole qui est indissociable du témoignage, qui est témoignage de l’agapè divine :

« Comme toi, Père, tu es en moi et moi

en toi, qu’eux aussi soient en nous,

afin que le monde croie que tu m’as envoyé.

Je leur ai donné la gloire que tu m’as

donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes un ;

moi en eux et toi en moi,

pour qu’ils soient parfaitement un,

et que le monde sache que tu m’as envoyé

et que je les ai aimés comme tu m’as aimé »

(v. 21-23).

Il avait promis à ses disciples de ne pas les laisser orphelins (cf 14, 18). Avec le Père il viendrait demeurer en eux (cf 14, 22) et il y a la grande promesse de l’Esprit. Le départ du Christ, qui marque sa victoire sur le monde et le péché, ne signifie donc pas un abandon. Une présence nouvelle commence, qui elle-même est attente et promesse d’une nouvelle présence définitive et plénière. Rappelons ici ce que dit la première épître : « Bien aimés, dès maintenant nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous Lui serons semblables, parce que nous Le verrons tel qu’Il est » (3,2). Le temps de l’Eglise est le temps de l’espérance. Nous savons que le monde est déjà jugé et que la victoire du Christ l’a arraché à l’emprise du démon. Jean-Baptiste l’avait attesté dès qu’il a vu Jésus venant à lui : « Voici l’Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde » (1,29). Mais ce temps est aussi celui de l’espérance de son retour glorieux, où nous attendons « un ciel nouveau et une terre nouvelle » (cf Ap, 21,1sv.).

Comme le dira de son côté saint Paul, la création en attente souffre les douleurs de l’enfantement (cf. Rm 8, 18-25).

La haine qui a poursuivi le Seigneur s’en prendra à ses disciples (cf. 1 Jn 3, 13). Eux aussi rencontreront les persécutions. Ils sont soutenus dans leur lutte et dans leur témoignage par l’Esprit Saint (cf. 15, 25-27). C’est dans le monde et pour le monde qu’ils doivent porter ce témoignage, mais en se gardant contre l’esprit du monde. D’où la mise en garde de l’Apôtre : « N’aimez ni le monde (entendons d’un amour de complicité et de connivence) ni rien de ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui. Car tout ce qui est dans le monde – la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la richesse – vient non pas du Père, mais du monde. Or le monde passe avec ses convoitises ; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement » (1 Jn 2, 15-17).

II

Le monde et le Royaume

  1. Il m’a semblé utile de m’arrêter à l’enseignement johannique sur le monde, enseignement complexe et contrasté, car c’est à sa lumière que nous devons approfondir la signification de l’expression : dans le monde et pour ainsi dire avec les moyens du monde, in saeculo et veluti ex saeculo.

Relevons d’abord que cet enseignement vaut pour tous les baptisés et tous les confirmés. Jean-Paul II dans Novo Millennio Ineunte (31) parlant de la vocation à la sainteté nous dit que le moment est venu de reproposer à tous avec conviction cette « haute mesure » de la  vie chrétienne ordinaire. La formule me paraît applicable à la condition de vie de la majorité des chrétiens, lesquels vivent dans le  monde. Cette considération doit servir d’horizon à notre réflexion.

La consécration en effet signifie l’engagement à poursuivre avec une intensité particulière cette vocation à la sainteté, qui est de tous, en choisissant des moyens qui facilitent cette poursuite. Tels sont les vœux religieux. Ils impliquent un certain retrait du monde, une séparation. Mais cette séparation ne concerne pas d’abord renoncement au mal, ce qui est le devoir de tous les baptisés, mais renoncement à des aspects de l’existence commune, qui en eux-mêmes sont bons et peuvent et doivent donc être sanctifiants, comme le mariage, la gestion des biens, ou la libre disposition de soi, mais qui comportent une certaine pesanteur et prêtent flanc plus facilement à la tentation. Les religieux se libèrent de certains soucis, en eux-mêmes légitimes et sanctifiants, pour se concentrer exclusivement sur les soucis majeurs du Royaume.

Considérer le monde comme mauvais en soi et mettre la perfection dans la fuite de ce monde mauvais, a été, tout au long de l’histoire, le fait de tendances gnostiques et hérétiques. Significative est, de leur part, la condamnation du mariage. Dans l’histoire de la spiritualité chrétienne, une certaine littérature qui met en avant le contemptus mundi, le mépris du monde, n’est pas toujours sans ambiguïtés.

La vérité est que, pour tout chrétien, les réalités de ce monde et leur usage doivent être mesurés à l’étalon de notre vocation essentielle, qui est celle du Royaume et de la vie éternelle. « Elle passe la figure de ce monde » (1 Co 7, 13), « (…) nous n’avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous recherchons celle de l’avenir » (Heb 13,14). Cette condition pérégrine ne contient aucune condamnation ; elle met devant nos yeux les justes proportions.

La valeur du temporel. Sécularité

  1. Dans le monde : Ce monde est enveloppé dans l’amour de Dieu et il témoigne de cet amour. L’amour divin est à l’origine de sa création, qui chante sa gloire ; il est, comme redoublant de générosité, à l’origine de sa rédemption, après qu’il eût été saccagé par le péché. Le péché, qui ne cesse d’agir en lui, ne détruit pas sa radicale bonté, et l’amour rédempteur, qui est donné dans le don du Fils unique, est plus fort que le péché. Si celui-ci ne cesse d’exercer sa séduction, la force sanctifiante de la rédemption est capable d’arracher le pécheur que nous sommes à son emprise et de nous purifier.

Aimer la beauté du monde, se garder des séductions du mal, collaborer à l’œuvre du Rédempteur venu arracher l’humanité à la servitude du péché, par la prière, le témoignage et la participation à la Croix de Jésus, manifestation suprême de la divine miséricorde : tel est le sens chrétien d’être dans le monde.

La théologie distingue ainsi les effets de la grâce : celle-ci est sanctifiante, elle nous élève à la dignité d’enfants de Dieu, mais en même temps, elle guérit (gratia sanans) les blessures du péché et par là-même conforte la rectitude de notre nature.

Ce qui précède concerne notre vocation en tant que membres du Royaume vivant dans le monde. Mais l’expression a encore une autre signification, selon que l’on envisage ce monde en lui-même avec ses lois, ses finalités, sa consistance propres. Gaudium et spes parle d’autonomie relative, parce qu’il est clair que les fins du monde considéré en lui-même ne sont pas la fin ultime, mais sont subordonnées. On parlera alors de fins infravalentes. En considérant sa relation au Royaume et à la vie éternelle, on parlera encore de réalités temporelles.

La réalité du Royaume de Dieu ne nie pas la valeur des choses de ce monde et tout l’ordre des activités humaines. Mais parce qu’elles sont elles-mêmes blessées et menacées par le péché et qu’elles ne trouvent leur pleine authenticité que quand elles sont ouvertes aux réalités du Royaume, elles sont l’objet d’un engagement spécifique de la part des chrétiens. C’est ici précisément que se situe la sécularité de votre vocation. Car les énergies de la grâce et de l’Evangile sont appelées, comme par surcroît, à animer de l’intérieur et à illuminer, les réalités temporelles.

III

Sécularité et sécularisation

  1. Ici se posent aujourd’hui une série de problèmes, dont il nous faut dire un mot pour terminer.

La vocation, à laquelle tous sont appelés, à la filiation divine se répercute sur les réalités humaines et temporelles. Par le péché la nature a été blessée en elle-même, elle demande à être guérie et confortée en elle-même, elle doit être préservée de tout repli sur soi et sur une autosuffisance qui la fermerait aux réalités supérieures du Royaume, auxquelles elle doit rester ouverte ; ses propres finalités pleinement légitimes, pour être authentiquement elles-mêmes, doivent demeurer dans l’axe des finalités ultimes de la vie éternelle.

C’est ce que nous exprimons quand nous disons que la grâce du Christ, tel un levain, doit animer de l’intérieur et illuminer les réalités humaines considérées en elles-mêmes.

Nous rencontrons ici le phénomène et les théories de la sécularisation, laquelle peut prendre plusieurs formes.

Vue du point de vue du sociologue, la sécularisation signifie un fait social constatable. Dans les sociétés industrielles, avec toutes les ressources qu’elles offrent aux individus, nous assistons à un déclin, du moins au niveau de ses manifestations publiques, de la religiosité. Le matérialisme pratique, lié aux facilités de la consommation, distrait l’esprit de l’attention aux choses de Dieu ; il se traduit par la torpeur spirituelle, par l’agnosticisme ou par l’athéisme pratique, selon les cas.

Mais la sécularisation peut également être envisagée d’un point de vue doctrinal, où elle trouve des justifications théoriques. On parle alors de sécularisme, que nous aurons soin de distinguer de la sécularité. Le sécularisme  peut se référer à deux types de justification.

Le premier est théologique et a ses racines dans la Réforme luthérienne et sa conception de la grâce.

La grâce, dans cette perspective, n’est pas la grâce sanctifiante, telle que l’entend la doctrine catholique, capable de transformer intrinsèquement l’homme pécheur et de lui communiquer la vie divine. La justification consiste, dans la non imputation au pécheur de son péché, sans que celui-ci en soi intérieurement changé. Par ailleurs, la nature humaine, à la suite du péché originel, n’est pas une nature seulement blessée, mais corrompue. Enfin, on sait que Luther était un adversaire de la vie religieuse et donc de la vie consacrée.

En conséquence, le chrétien doit vivre sa vie chrétienne, certes en pratiquant les vertus chrétiennes, dans ce monde tel qu’il est, avec sa malice et ses profondes ambiguïtés. Il n’est pas question d’une transformation évangélique, opérée de l’intérieur, du monde tel qu’il va. Il faut donc composer avec lui. Ce que j’indique ici, c’est évidemment une épure théorique ; dans la vie concrète, il y a en fait des redressements possibles.

Le second type de justification traduit, à l’opposé, la conception naturaliste : le monde tel qu’il est est bon et autosuffisant ; il se développe conformément à ses lois propres, indépendamment de Dieu : etsi daretur Deum non esse. Quand il s’agit de l’ordre politique, on parlera de laïcisme, qui est une idéologie, comme distinct de la laïcité, qui indique la juste distinction entre les choses de César et les choses de Dieu, - distinction ne voulant pas dire séparation.

Le sécularisme naturaliste, à son tour, peut prendre plusieurs formes, qui toutes d’une manière ou d’une autre ont affaire avec l’éthique.

La première se réfère, dans l’ordre public, aux fondements du droit et de la morale. La loi a sa source ultime dans les individus qui s’expriment par les voies de la démocratie, décident souverainement de ce qui est licite et de ce qui ne l’est pas. Cette volonté souveraine se traduit par les décisions de la majorité. Si la position de l’Eglise est insupportable pour les tenants de cette manière de voir, ce n’est pas par simple anticléricalisme, mais parce que l’Eglise reconnaît que les lois humaines doivent être en accord avec la loi divine qui nous est notifiée dans la loi naturelle. L’autonomie de l’homme n’est pas une autonomie absolue.

Une seconde tient à la lecture que l’on fait de certains phénomènes sociaux. Par exemple on attribuera à certaines lois un caractère de nécessité qui est propre aux lois de la nature. Ce qui revient à dire que ces lois sont sans prises pour un jugement éthique. Le discernement ici demande compétence et formation1.

Une troisième forme, particulièrement marquée actuellement dans le domaine de la bioéthique, entend soustraire à un jugement éthique certaines pratiques, d’ordre technique, sur l’embryon ou sur les cellules germinales, au nom du droit de la « science » : ces pratiques seraient justifiées par elles-mêmes. Le jugement éthique serait à rejeter comme une intrusion indue et retardataire. Là encore sont requises information et culture.

Veluti ex saeculo, comme pour ainsi dire par les moyens du monde. Les exemples précédemment évoqués montrent que la formule doit être appliquée avec discernement. Le monde et ses moyens désignent la création telle qu’elle est voulue par Dieu avec ses finalités naturelles, le monde donc purifié des ombres et des déviations dues au péché, contemplé selon le dessein du Créateur. La vocation de consacré dans le monde et avec, pour ainsi dire, les moyens du monde, est très exigeante. Elle demande formation et grande liberté intérieure, la liberté propre du chrétien, dont nous parle saint Paul aux Galates (ch.V).

Avec les moyens du monde signifie une haute vocation à purifier et sanctifier ces moyens selon leur orientation native. Cela pourrait aussi, si manquent le zèle et la rectitude, devenir une tentation et, même, l’enfermement dans la servitude. « Haute mesure » de la vie consacrée dans le monde, ce monde qui ne doit pas être abandonné à la dérive et qui demande à être sauvé.

+ Georges Card. Cottier, OP

Theologien émérite de la Maison Pontifical


1 Pour justifier cette affirmation , j’emprunte un exemple à l’histoire. A l’époque de la première révolution industrielle au début du 19ème siècle, les théoriciens  du libéralisme tenaient que les lois de l’économie étaient des lois nécessaires, comme le sont les lois de la nature. Dans cette optique, on considérait les interventions caritatives en faveur du prolétariat, qui vivait dans une misère dramatique, comme un soulagement apporté à une condition inéluctable, qui faisait partie de l’ordre des choses. Pour justifier le statu quo certains allaient même jusqu’à citer d’une manière blasphématoire la parole de Jésus : « Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous » … (cf. Jn. 12, 8).

A l’opposé, parmi ceux qui protestaient contre la situation inhumaine réservée au prolétariat, d’aucuns critiquaient toute intervention caritative comme une manière de rendre tolérable l’intolérable. La charité chrétienne était dénoncée par eux comme une complicité objective à l’exploitation des pauvres. Seule une révolution radicale renversant un « ordre » des choses intrinsèquement mauvais apporterait la libération. C’est pourquoi les tenants de la révolution étaient des adversaires impitoyables de ceux qui, guidés par des convictions humanistes et éthiques, s’efforçaient d’introduire progressivement des réformes commandées par la justice.

Deux conceptions incompatibles s’opposaient : les structures existantes reflètent les lois nécessaire de la nature, ces structures sont des « structures de péché ».  Seule cette dernière conception est correcte et conforme à la réalité. Supposons maintenant que, quelqu’un, n’ayant pas effectué le discernement nécessaire, pense que la première explication soit la vraie, il sera conduit à accepter des compromis en eux-mêmes inacceptables. On pourrait développer des considérations analogues au sujet de la guerre, longtemps considérée comme une activité normale des Etats.

Aujourd’hui un problème moral de ce type se pose à propos des activités financières.

Les exemples rapidement évoqués font comprendre qu’un grand discernement est requis pour interpréter la formule, veluti ex saeculo, comme avec les moyens du monde. S’agit-il du monde avec ses germes et ses promesses de bien, ou du monde au sens où saint Paul nous avertit : « Ne vous conformez pas au monde (ou : siècle) présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner la volonté de Dieu, ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait » (Rm. 12, 2) ?

AUDIENCE

Très cher Saint-Père,

Il y a soixante ans à peine, par la promulgation de la Constitution apostolique Provida Mater Ecclesia, le pape Pie XII a approuvé la condition des Instituts séculiers afin que, comme il écrivait un an plus tard dans le Motu Proprio Primo Feliciter, les membres des Instituts séculiers « soient, pour le monde fade et ténébreux dont ils ne sont pas et au milieu duquel cependant ils doivent demeurer, le sel qui ne fait pas défaut (…) le modeste, mais efficace ferment, qui agissant partout et toujours et mêlé à toutes les classes de citoyens, des plus infimes aux plus élevées, s’efforce de les atteindre et de les imprégner toutes et chacune, par l’exemple et de toutes façons, jusqu’à informer de telle sorte la masse tout entière qu’elle soit toute levée et transformée dans le Christ ».

Nous sommes ici aujourd’hui, venus de diverses parties du monde et de divers Instituts, pour mettre en commun notre condition de sel et de ferment et mieux comprendre ce que signifie pour nous être le « sel qui ne fait pas défaut » et « un efficace ferment » dans le monde actuel. Dans le monde postmoderne, où « sécularité » et « laïcité » se confrontent à une vision areligieuse de la vie, où « il n’y a pas de place pour Dieu, pour un Mystère qui transcende la raison pure, pour une loi morale de valeur absolue », nous sommes appelés à être consacrés, donc appartenant totalement à Dieu, et séculiers, donc vivant dans la réalité du monde avec son autonomie. Nous ne venons pas de l’extérieur pour la changer et nous en respectons les lois, mais nous essayons de les dépasser en vivant selon la logique de l’Evangile, en restant sur la terre où Dieu nous a placés, conscients d’être des citoyens du ciel…  comme le dit la lettre A Diognète dont nous nous inspirons.

Votre Sainteté, nous sommes venus ici pour accueillir vos attentes à notre égard et à l’égard de nos responsabilités au sein de l’Eglise à l’aube du xxie siècle, pour renouveler notre engagement à assumer nos responsabilités dans l’Eglise et dans le monde. Nous sommes venus rencontrer notre Père prévenant pour lui demander de donner de la force à notre vocation d’« alpinistes de l’esprit », comme le disait le pape Paul VI.

Votre Sainteté, nous attendons vos paroles et vous demandons de nous accorder votre bénédiction. Nous vous assurons de nos prières.

Ewa Kusz

Présidente de la CMIS

BENOÎT XVI

AUX PARTICIPANTS AU SYMPOSIUM

Salle Clémentine - Samedi 3 février 2007

Chers frères et sœurs,

Je suis heureux de me trouver aujourd'hui parmi vous, membres des Instituts séculiers, que je rencontre pour la première fois depuis mon élection sur la Chaire de l'Apôtre Pierre. Je vous salue tous avec affection. Je salue le Cardinal Franc Rodé, Préfet de la Congrégation pour les Instituts de Vie consacrée et les Sociétés de Vie apostolique, et je le remercie des expressions de dévotion filiale et de proximité spirituelle qu'il m'a adressées également en votre nom. Je salue le Cardinal Cottier et le Secrétaire de votre Congrégation. Je salue la Présidente de la Conférence mondiale des Instituts séculiers, qui s'est faite l'interprète des sentiments et des attentes de vous tous, qui êtes venus de divers pays, de tous les continents, pour célébrer un Symposium international sur la Constitution apostolique Provida Mater Ecclesia.

Soixante ans se sont écoulés, comme on l'a déjà dit, depuis le 2 février 1947, date à laquelle mon Prédécesseur Pie XII promulgua cette Constitution apostolique, donnant ainsi une configuration théologique et juridique à une expérience préparée au cours des décennies précédentes, et reconnaissant dans les Instituts séculiers l'un des innombrables dons avec lesquels l'Esprit Saint accompagne le chemin de l'Eglise et la renouvelle au cours des siècles. Cet acte juridique ne représenta pas le point d'arrivée, mais plutôt le point de départ d'un chemin visant à définir une nouvelle forme de consécration: celle de fidèles laïcs et de prêtres diocésains, appelés à vivre de manière radicalement évangélique précisément ce sécularisme dans lequel ils sont plongés en vertu de leur condition existentielle ou de leur ministère pastoral. Vous êtes ici, aujourd'hui, pour continuer à tracer ce parcours commencé il y a soixante ans, qui vous voit comme les détenteurs toujours plus passionnés, dans le Christ Jésus, du sens du monde et de l'histoire. Votre passion naît de la découverte de la beauté du Christ, de sa façon unique d'aimer, de rencontrer, de guérir la vie, de la rendre joyeuse, de la réconforter. Et telle est la beauté que vos vies veulent chanter, pour que votre présence dans le monde soit le signe de votre existence dans le Christ.

En effet, ce qui fait de votre insertion dans les événements humains un lieu théologique est le mystère de l'Incarnation ("Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique" Jn 3, 16). L'œuvre de salut s'est accomplie non pas en opposition, mais dans et à travers l'histoire des hommes. La Lettre aux Hébreux observe à ce propos: "Souvent dans le passé, Dieu a parlé à nos pères par les prophètes sous des formes fragmentaires et variées; mais dans les derniers temps, dans ces jours où nous sommes, il nous a parlé par ce Fils" (1, 1-2a). Le même acte rédempteur a eu lieu dans le contexte du temps et de l'histoire, et il s'est caractérisé comme obéissance au dessein de Dieu inscrit dans l'œuvre née de ses mains. C'est encore le même texte de l'Epître aux Hébreux, un texte inspiré, qui note: "Le Christ commence donc par dire: "Tu n'as pas voulu ni accepté les sacrifices et les offrandes, les holocaustes et les expiations pour le péché" que la Loi prescrit d'offrir. Puis il déclare: "Me voici, je suis venu pour faire ta volonté"" (10, 8-9a). Ces paroles du Psaume que la Lettre aux Hébreux voit exprimées dans le dialogue intratrinitaire, sont des paroles du Fils qui dit au Père: "Me voici, je suis venu pour faire ta volonté". Et ainsi se réalise l'Incarnation: "Me voici, je suis venu pour faire ta volonté". Le Seigneur nous interpelle par ses paroles qui deviennent les nôtres: voilà, je viens avec le Seigneur, avec le Fils, faire ta volonté.

Le chemin de votre sanctification est ainsi tracé avec clarté: l'adhésion oblative au dessein salvifique manifesté dans la Parole révélée, la solidarité avec l'histoire, la recherche de la volonté du Seigneur inscrite dans les événements humains gouvernés par sa providence. Et, dans le même temps, se déterminent les caractères de la mission séculière: le témoignage des vertus humaines, tels que "la justice, la paix, la joie" (Rm 14, 17), la "conduite excellente", dont parle Pierre dans sa Première Lettre (cf. 2, 12) faisant écho aux paroles du Maître: "De même que brille votre lumière devant les hommes: alors, en voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux" (Mt 5, 16). En outre, l'engagement pour l'édification d'une société reconnaissant, dans ses divers secteurs, la dignité de la personne et les valeurs incontournables pour sa pleine réalisation, appartient à la mission séculière: de la politique à l'économie, de l'éducation à l'engagement pour la santé publique; de la gestion des services à la recherche scientifique. Chaque réalité propre et spécifique vécue par le chrétien, son travail et ses intérêts concrets, tout en conservant leur consistance relative, trouvent leur fin ultime s'ils appartiennent au même objectif pour lequel le Fils de Dieu est entré dans le monde. Sentez-vous donc interpellés par chaque douleur, par chaque injustice, ainsi que par chaque recherche de la vérité, de la beauté et de la bonté, non parce que vous possédez les solutions de tous les problèmes, mais parce que chaque circonstance dans laquelle l'homme vit et meurt constitue pour vous l'occasion de témoigner de l'œuvre salvifique de Dieu. Telle est votre mission. Votre consécration souligne, d'un côté, la grâce particulière qui vient de l'Esprit pour la réalisation de la vocation; de l'autre, elle vous engage à une totale docilité d'esprit, de cœur et de volonté au projet de Dieu le Père révélé en Jésus Christ, à la suite radicale duquel vous avez été appelés.

Chaque rencontre avec le Christ exige un profond changement de mentalité, mais pour certains, comme cela a été le cas pour vous, la requête du Seigneur est particulièrement exigeante: tout quitter, car Dieu est tout et sera tout dans votre vie. Il ne s'agit pas simplement d'une façon différente de vous référer au Christ et d'exprimer votre adhésion à Lui, mais d'un choix de Dieu qui, de manière stable, exige votre confiance absolument totale en Lui. Conformer sa propre vie à celle du Christ en entrant dans ces paroles, conformer sa propre vie à celle du Christ à travers la pratique des conseils évangéliques, est une caractéristique fondamentale et exigeante qui, dans sa spécificité, requiert des engagements et des gestes concrets, d'"alpinistes de l'esprit", comme vous appela le vénéré Pape Paul VI (Discours aux participants au I Congrès international des Instituts séculiers: Insegnamenti, VIII, 1970, p. 939).

Le caractère séculier de votre consécration souligne, d'un côté, les moyens avec lesquels vous vous prodiguez pour la réaliser, c'est-à-dire ceux qui sont propres à chaque homme et femme qui vivent dans des conditions ordinaires dans le monde, et, de l'autre, la forme de son développement, c'est-à-dire celle d'une relation profonde avec les signes des temps, que vous êtes appelés à discerner, de façon personnelle et communautaire, à la lumière de l'Evangile. On a plusieurs fois précisément identifié dans ce discernement, de manière faisant autorité, votre charisme, afin que vous puissiez être des laboratoires de dialogue avec le monde, ce "laboratoire expérimental dans lequel l'Eglise vérifie les modalités concrètes de ses relations avec le monde" (Paul VI, Discours aux responsables généraux des Instituts séculiers: Insegnamenti XIV, 1976, p. 676). C'est précisément de là que dérive l'actualité persistante de votre charisme, car ce discernement doit avoir lieu non en dehors de la réalité, mais à l'intérieur, à travers une pleine participation. Cela se réalise à travers des relations quotidiennes que vous pouvez tisser dans les relations familiales et sociales, dans l'activité professionnelle, dans le tissu des communautés civile et ecclésiale. La rencontre avec le Christ, se placer à sa suite, ouvre et exhorte à la rencontre avec chacun, car si Dieu ne se réalise que dans la communion trinitaire, ce n'est que dans la communion que l'homme trouvera aussi sa plénitude.

Il ne vous est pas demandé d'instituer des formes de vie, d'engagement apostolique et d'interventions sociales particulières, si ce n'est celles qui peuvent naître dans les relations personnelles, sources de richesse prophétique. Votre vie doit être comme le levain qui fait fermenter toute la farine (cf. Mt 13, 33), parfois silencieuse et cachée, mais toujours riche de propositions et encourageante, capable d'engendrer l'espérance. Le lieu de votre apostolat est donc tout ce qui est humain, non seulement au sein de la communauté chrétienne - où la relation se nourrit de l'écoute de la Parole et de la vie sacramentelle, à laquelle vous puisez pour soutenir l'identité baptismale -, je dis que le lieu de votre apostolat est tout ce qui est humain, que ce soit au sein de la communauté chrétienne, ou dans la communauté civile, où la relation se réalise dans la recherche du bien commun, dans le dialogue avec tous, appelés à témoigner de cette anthropologie chrétienne qui constitue une proposition de sens dans une société désorientée et confuse par le climat multiculturel et multireligieux qui la caractérise.

Vous venez de divers pays, et les situations culturelles, politiques et également religieuses dans lesquelles vous vivez, vous travaillez et avancez dans l'âge sont différentes. Dans toutes ces situations, soyez des chercheurs de la Vérité, de la révélation humaine de Dieu dans la vie. Il s'agit, nous le savons, d'une longue route, dont le présent est tourmenté, mais dont l'issue est certaine. Annoncez la beauté de Dieu et de sa création. A l'exemple du Christ, soyez obéissants à l'amour, soyez des hommes et des femmes doux et miséricordieux, capables de parcourir les routes du monde en ne faisant que le bien. Que vos vies placent les Béatitudes en leur centre, contredisant la logique humaine, pour exprimer une confiance inconditionnée en Dieu qui désire le bonheur de l'homme. L'Eglise a également besoin de vous pour que sa mission soit complète. Soyez des semences de sainteté, jetées à pleines mains dans les sillons de l'histoire. Enracinés dans l'action gratuite et efficace avec laquelle l'Esprit du Seigneur guide les événements humains, puissiez-vous donner des fruits de foi authentique, en écrivant avec votre vie et avec votre témoignage des paraboles d'espérance, en les écrivant avec les œuvres suggérées par l'"imagination de la charité" (Jean-Paul II, Lett. ap. Novo millennio ineunte, n. 50).

Avec ces vœux, en vous assurant de ma prière constante, je vous donne une Bénédiction apostolique spéciale pour soutenir vos initiatives d'apostolat et de charité.

A Diognète (iie – iiie s.).

Une réflexion exemplaire sur la présence des chrétiens dans le monde

 

Le sort aventureux de l’écrit chrétien ancien A Diognète, erronément connu sous le nom de lettre1, porte les traces de la présence paradoxale du christianisme dans le monde qu’il transmet de manière singulière. Il n’y a rien de sacral dans la manière dont cette petite œuvre a été découverte et dont elle a été perçue. Ce fut au contraire d’une banalité fortuite presque incroyable. Trouvé en 1436 chez un poissonnier de Constantinople, où il était destiné à emballer le poisson, l’unique exemplaire de ce manuscrit fut heureusement transcrit avant d’être irrémédiablement détruit à Strasbourg en 1870, au cours d’un bombardement de l’artillerie prussienne pendant la guerre franco-prussienne. Cet écrit qui, de manière plus originale que tout autre, réfléchit sur la présence du chrétien dans le monde, a donc payé un lourd tribut au sort du monde.

Dès sa naissance (fin du iie – début du iiie s.) A Diognète, qui sera par la suite défini « la perle de l’antiquité chrétienne » (Sailer) et « ce que les chrétiens ont écrit de plus brillant en grec » (Norden), était resté inconnu des sources chrétiennes anciennes, sans doute pour la teneur de son message qu’il était difficile d’intégrer dans le cadre des positions spirituelles consolidées. De même qu’il a été difficile d’intégrer dans notre mentalité l’histoire des Instituts séculiers, qui trouvent pour ainsi dire dans l’A Diognète une magna charta, non pas juridique mais spirituelle. Une charte écrite à une époque de persécutions, pas tragique mais fruit d’une conception sereine de l’histoire, bien que parfois pessimiste. Une charte de dialogue, pour laquelle les raisons du dialogue ne répondent pas à une tactique de survie ou de victoire, mais se basent sur la conviction d’une présence constitutive des chrétiens dans le monde.

Un texte qui, comme nous allons le voir, propose une solution non pas sacrale, mais laïque, tout en partant d’un problème sacral qui était celui dont se réclamait le fait religieux dans le monde ancien. En effet, A Diognète ne part pas de la définition du Dieu des chrétiens. Le visage de leur Dieu se trouve au contraire dans les manifestations religieuses et s’y reflète, si bien qu’entre le culte et la nature de Dieu se noue un lien puissant que les religions préchrétiennes n’ont presque jamais ressenti: « A quel Dieu s’adresse leur foi ? Quel culte lui rendent-ils »? Plutôt que de s’attarder sur une définition théologique préalable, A Diognète juge qu’il est possible et plus fructueux de proposer un chemin à reculons qui, à partir des données historiques visibles (culte et comportement), permette de mettre le visage de leur Dieu à la portée des autres. Ce faisant, les chrétiens, comme tous les hommes, sont pour ainsi dire les constructeurs des traits du visage de leur Dieu et sont responsables de leur transmission.

Sur cette base, les modalités du culte païen et celles du culte judaïque expriment leurs divinités et déforment l’image du véritable Dieu.

Le culte païen cultive les fausses idoles, les divinités façonnées par la main de l’homme (chap. II), à savoir, en dernière instance, les projections des désirs humains; leur hiérarchie dépend des matériaux dont sont faites les idoles (c’est-à-dire de leur valeur fonctionnelle); le culte est économiciste et se base sur l’échange entre offrandes et bénéfices. Du culte païen ressortent d’une part la physionomie d’un dieu qui est une transcription religieuse des projections modernes et, de l’autre, la conviction qu’il faut rendre au véritable Dieu un culte spirituel et non matériel, trop lourdement sacral. Pour les chrétiens, ce qui compte c’est l’intention spirituelle de l’offrande et non la destruction sacrificielle des choses offertes.

En vérité, la mentalité hébraïque (vétérotestamentaire) part de la véritable nature de Dieu, mais en arrive à la déformer par son culte, retombant dans l’image matérielle des païens et dans leur culte matériel minutieux et « superstitieux », « en s’imaginant qu’il a besoin » d’offrandes matérielles (III, 3-5), ce qui est considéré de manière analogue par Kerygma Petrou (Prédication de Pierre, fr.3) et par Minucio Felice (début du iie s.) comme un signe d’ingratitude, parce que le sacrifice matériel ne fait que rendre à Dieu de manière ingrate des biens matériels dont Il n’a pas besoin ; en effet, Il les a donnés à l’homme afin qu’il en fasse bon usage et ne les détruise pas, même dans une intention sacrale: « Offrirai-je à Dieu des sacrifices et des victimes qu’il m’a données pour en faire bon usage, pour lui rendre Son don ? Ce serait de l’ingratitude » (Minucio Felice, Octavius, 32,2). Ce culte inapproprié anthropomorphise la divinité et la rend semblable à une idole, ce qui fait que la mentalité païenne s’allie à la mentalité légaliste judaïque: « ceux [les païens] qui déploient la même libéralité à l’égard d’idoles sourdes qui ne peuvent prendre part à ces honneurs. S’imaginer [les Juifs] faire des présents à Celui qui n’a besoin de rien ! » (III, 5). En somme, le comportement légaliste des Juifs est hyper religieux ou « superstitieux » (IV, 1) et brise le rapport correct entre l’homme et Dieu et entre l’homme et le monde. La Loi encombre ce rapport d’une série de prescriptions minutieuses et physicistes qui annulent sa substance éminemment spirituelle et oblative, qu’il faut au contraire préserver. Ce sont donc des erreurs commises par un excès de matérialité et d’anthropomorphisme qui laissent peu de place au mystère spirituel (le « mystère de la vraie dévotion »: IV, 6), où le sacré est essentialisé et où la matière dont il se sert modérément (le pain et le vin) dans sa nature de sacrement n’est pas importante par sa quantité, mais par sa fonction de signe.

Après la pars destruens, les Apologistes passaient normalement à l’examen de la foi et du culte des chrétiens, soulignant, de manière quasiment ethnographique, les spécificités de cette nouvelle « lignée » (génos). A Diognète est convaincu que le culte est surtout la vie et que l’homme vivant est la gloire de Dieu; par conséquent, il choisit un autre chemin, qui représente l’image universelle – non ethnique – du Dieu des chrétiens. Elle ressort de l’impossibilité de parler d’une différence ethnographique entre les chrétiens et les autres hommes; et le rapport qui s’établit entre eux et le monde est le signe du rapport qui lie le divin, qu’ils représentent, et le monde. C’est une identité à l’envers dans le panorama religieux du monde ancien, qui dégage le christianisme de liens nationalistes, linguistiques, culturels en général, pour le placer dans le monde comme son âme. La réalité chrétienne ne peut être perçue par des signes  extérieurs et la véritable attitude de dévotion (theosebeia) se manifeste non pas par d’excessifs gestes extérieurs de cultualité, mais par des comportements relationnels corrects. Il ne s’agit cependant pas de réduire le christianisme à une éthique, parce qu’il y a toujours un lien entre le comportement et la nature du vrai Dieu et la transparence que ce comportement produit par rapport au mystère invisible de Dieu. En somme, l’éthique n’est pas une fin qui annule la foi, mais c’est la transparence de la foi qui demeure toujours à l’origine et à la fin du « comportement paradoxal » des chrétiens.

On en arrive ici aux grands chapitres centraux de l’œuvre (chap. V-VI), si riches et actuels: « Car les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. Ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. Ce n’est pas à l’imagination ou aux rêveries d’esprits agités que leur doctrine doit sa découverte; ils ne se font pas, comme tant d’autres, les champions d’une doctrine humaine. Ils se répartissent dans les cités grecques et barbares suivant le lot échu à chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre » (V, 1-4). La description de la présence des chrétiens dans le monde commence par fournir les caractéristiques des liens existant entre un destin et un comportement communs. Le chrétien est dans le monde car c’est le lieu qui lui est destiné, dans lequel il ne peut ni se réserver une place propre qui le désolidarise ni fonder un système idéologique propre allant au-delà de sa foi. En suivant cette ligne, un grand laïc consacré italien comme Ezio Franceschini, médiéviste de renommée internationale, a dit que la « personne consacrée à Dieu qui a été appelée à suivre ce nouveau chemin de témoignage [celui des Instituts séculiers], pour rester […] là où les activités humaines sont exercées, doit apparaître absolument égale aux autres, sans leur livrer le secret qui la lie à Dieu par la profession des conseils évangéliques. Ses compagnons de route verront ses œuvres : mais il est bon qu’ils ignorent de quelle source intime elles proviennent afin que la sainteté de la vie, dans la foi et la charité, semble possible à tous, quels que soient le travail, le métier ou la profession exercés. »2.

Puis dans A Diognète commencent les affirmations binaires, les tensions dialectiques, introduites par cette affirmation bien connue: « Tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle » (V, 4). Leur ressemblance avec les autres hommes n’efface pas leur spécificité, mais au contraire permet de la mettre en évidence comme « une république spirituelle paradoxale », c’est-à-dire « qui va contre le sens commun » (doxa). Elle est constituée par la coexistence entre l’appartenance à la cité terrestre et l’appartenance à la cité céleste. Nous pouvons dire que la spécificité des chrétiens consiste à conjuguer la communauté et l’altérité, dans une série de positions construites sur une suite de et... et…, et non séparées par ou… ou. Cette citoyenneté paradoxale se manifeste alors dans une série d’affirmations de proximité et de distance: « Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère. » (V, 5). Ils habitent comme tout le monde dans leur propre cité, ils décident de la vie publique, ils peuvent vivre dans toutes les cités, mais en tant que chrétiens ils n’attendent pas de la cité le fondement et la légitimation de leurs valeurs; au contraire, ils doivent en quelque sorte toujours subir les lois (pour eux la politique sera donc toujours l’espace d’un moindre mal ou d’une distance du Royaume); la cité terrestre est toujours un lieu où ils se sentent en quelque sorte étrangers, sujets pour ainsi dire à la marginalisation et à la réprobation sociale.

On a beaucoup parlé de l’usage du terme paroikoi qui, dans A Diognète, se trouve entre le terme polites (citoyen) et le terme xénos (étranger), qui sont les deux seules formes de relation entre la personne et la cité (Etat) que connaissait le monde antique. Tandis que le citoyen est né dans une cité et lui appartient, reconnaissant en elle l’origine et la fin de son activité et de ses valeurs (il suffit de penser à Socrate); tandis que l’étranger se sent étranger dans une cité qui n’est pas la sienne et ne participe pas à la vie civile, le paroikos ou « émigré » (comme Abraham en Egypte, in Dt. 26,5 ou comme Moïse dans le pays de Madiân, in Ex 2,22) n’appartient pas à la cité (au monde) dont il ne provient pas, mais, appelé par le destin à vivre dans une cité du monde, il essaie de participer à l’amélioration de son sort, tout en comprenant qu’il ne peut s’y identifier ni atteindre, dans l’histoire, la coïncidence entre la Cité-monde et le Royaume de Dieu. C’est un concept nouveau pour le monde antique, qui brise l’idée de l’Etat éthique, à savoir l’Etat qui détermine entièrement la vie du citoyen et en dicte les normes. Le paroikos accepte effectivement le monde et sa cité, et il s’y insère, mais il y a toujours en lui une « réserve » (oui… mais..) procédant de son appartenance à un autre Royaume qui est au-dessus de l’Etat, mais n’est pas visible, et auquel cependant le monde et la cité, de par leur nature, appartiennent et sont destinés; il sert donc d’idéal transcendant et utopique pour la construction de l’Etat visible. La république mondaine répondra toujours de manière imparfaite aux lois du Royaume. En somme, on voit chez les chrétiens la tension entre le fait qu’ils « sont dans le monde » et le fait qu’ils « ne sont pas de ce monde », tension dramatique que l’on ne peut simplifier sans commettre – comme nous allons le voir – une trahison.

« Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils partagent tous la même table, mais non la même couche » (V, 6-7). En somme, les lois habituelles du monde sont acceptées, mais vécues avec un comportement nouveau; ils utilisent le monde (et c’est là le signe de la « laïcité » intrinsèque), mais ils ne l’utilisent pas comme tout le monde. A la différence des gnostiques continents qui méprisent la matière (y compris le corps) et s’en abstiennent, parce que la matière ne constitue pas l’homme véritable, les chrétiens font usage de la matière et considèrent de manière positive la valeur anthropologique de la corporéité, y compris le sexe. A la différence des gnostiques libertins qui, partant eux aussi de l’idée que la matière ne constitue pas la véritable essence de l’homme, en abusent selon leur libre arbitre, les chrétiens estiment que la corporéité est pleinement humaine et que c’est par elle que se joue inévitablement leur témoignage historique. Leur spiritualité consiste plutôt à affranchir les règles de la corporéité par la limitation de l’égoïsme et du sexisme, et ils jugent par conséquent que le don est supérieur à la jouissance et que le corps est supérieur à la nourriture et au sexe.

« Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel » (V, 8-9). Leur appartenance à la chair est une donnée naturelle (le verbe tugchano), mais la vie qu’ils choisissent (le verbe zoo) suit les règles du Royaume. Il en résulte que les chrétiens sont toujours destinés à subir le monde: « Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l’emporte en perfection sur les lois » (V, 10). Le verbe obéir est peithomai, qui dénote aussi une certaine dose d’adhésion et non seulement une acceptation passive (hypakouoo), mais la proposition adversative qui suit (« mais sont citoyens du ciel ») dit que l’obéissance aux lois établies est toujours une acceptation patiente de la distance; à quoi vient s’ajouter la tâche pérenne et jamais accomplie de faire avancer la loi, parce que les lois de la cité sont et seront toujours imparfaites par rapport aux lois de la vraie république des chrétiens, à savoir les lois du Royaume. Si bien que, sous certains aspects, la tâche politique doit toujours tenir compte, dans le temps du monde, du manque de perfection. Il n’y a cependant ni l’abandon du monde (la cité) à lui-même et à son imperfection constitutive due au péché ni la fuite conséquente dans des zones de vie et de comportement étrangères, mais au contraire la tentative de coordonner sans cesse l’acceptation de la loi imparfaite avec les possibilités de la faire avancer. Ce progrès se décline en premier lieu dans le témoignage, qui montre qu’il est toujours possible de faire avancer la législation de la cité vers des objectifs plus perfectionnés. Il ne faut donc pas reculer, mais rester dans les processus du monde, assumant la responsabilité de leur imperfection, et les améliorer sans cesse : l’action est à la fois ostensive (montrer ses propres valeurs) et pédagogique (chercher à améliorer l’éthos de la cité, tant que faire se peut et graduellement).

Cette activité de responsabilité/assainissement leur vaut inévitablement une dose constante de réprobation sociale, ce qui fait que, de par sa nature, le chrétien est encerclé par le monde: « Ils aiment tous les hommes et tous les persécutent. On les méconnaît, on les condamne ; on les tue et par là ils gagnent la vie. Ils sont pauvres et enrichissent un grand nombre. Ils manquent de tout et ils surabondent en toutes choses. On les méprise et dans ce mépris ils trouvent leur gloire. On les calomnie et ils sont justifiés. On les insulte et ils bénissent. On les outrage et ils honorent. Ne faisant que le bien, ils sont châtiés comme des scélérats. Châtiés, ils sont dans la joie comme s’ils naissaient à la vie. » (V, 11-16). La réprobation est le prix sacrificiel que la logique de l’amour oblatif (l’amour qui donne sans rien demander en échange) paie à la logique du monde ; cette réprobation n’est cependant pas vécue avec angoisse comme un syndrome d’encerclement, mais comme l’occasion de témoigner sereinement de la victoire sur l’égoïsme, qui apporte le salut et la vitalité au-dehors et au-dedans de l’histoire. Les tentatives de marginalisation sont des occasions non pas de remontrances ou d’autocommisération ou de séparation, mais de mener une vie bien remplie et de rechercher une participation solidaire. A la logique du monde, ils répondent par la logique du Royaume qui améliore le monde, si bien que, persécutés comme ils le sont, ils vont jusqu’à se considérer comme riches.

La conclusion synthétique de cette position est que « ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde » (VI, 1). Voilà ce que dit le texte grec, que la Constitution dogmatique Lumen Gentium a repris à la fin du chapitre 4 sur les laïcs, avec une variante importante: “ce que l’âme est dans le corps, que les chrétiens le soient dans le monde” (N° 38). Cependant le texte d’A Diognète ne donne pas lieu à une interprétation moraliste, parce qu’il offre une constatation ontologique: les chrétiens, du seul fait qu’ils existent en tant que chrétiens, sont l’âme du monde, c’est-à-dire qu’ils sont un élément d’opposition et de convergence vitale du monde. Si bien que d’un côté, le monde en tant que corps permet aux chrétiens-âme de manifester la valeur de l’action informatrice qu’ils exercent sur le monde et par le monde et, de l’autre, les chrétiens-âme sont le soutien du monde-corps. Soutien – comme le disait déjà Lazzati3- « qu’il ne faut pas entendre uniquement dans le sens moral, visant à mettre au jour l’exemple qu’ils donnent sur le plan moral, l’apport de leur prière, mais bien davantage »: c’est notamment pour cela que l’indicatif est utilisé pour expliquer leur rôle: ils sont l’âme, et non qu’ils soient l’âme. Et en comparant les chrétiens à l’âme, « le texte ne veut-il pas dire […] que le rapport vital [entre les chrétiens et le monde] est vital dans la mesure où il s’en remet davantage à la puissance de l’Esprit qu’à la confiance dans les liens juridiques ou à la tentation du pouvoir?”4

Le chrétien-âme est différent du monde-corps, mais il est uni, voire répandu (VI, 2) dans le monde entier. Le comportement religieux des chrétiens demeure invisible s’il ne se manifeste pas par le monde-corps, qui les retient prisonniers (VI, 4). Le rapport dialectique qui se développe ici affirme que le monde-corps emprisonne, à savoir limite et conditionne, le développement des chrétiens, mais qu’il permet pourtant aux chrétiens-âme de se situer et de se manifester car « on voit bien qu’ils sont dans le monde, mais le culte qu’ils rendent à Dieu demeure invisible » (VI, 4). Par conséquent, à l’instar de l’âme le chrétien reste emprisonné dans le monde, lieu indispensable pour sa survie et sa manifestation. Comme l’affirmait le grand historien du christianisme ancien, H.I. Marrou, le monde « n’est pas seulement le lieu des fausses valeurs, il est aussi un instrument au service de l’acquisition des vraies » et ne permet pas à l’âme de s’évaporer dans un spiritualisme indistinct, c’est-à-dire de s’évader de ses tâches historiques. Cependant, tout en étant en quelque sorte prisonnier, le chrétien-âme « maintient » (sunevcei), c’est-à-dire qu’il donne une vraie substance au monde (VI, 7) et met fin à la guerre qui oppose toujours l’âme et le corps (VI, 5). Ce n’est donc pas le monde qui donne son sens au chrétien, mais vice-versa. Et la différence qui se trouve à l’intérieur de ce rapport se manifeste dans un style double et opposé : à la haine du monde, le chrétien répond par l’amour, l’amour oblatif de l’agapè (VI, 6): ce n’est que par l’amour pour le monde que le chrétien en devient à la fois la conscience critique et le soutien.

Le concept du chrétien-âme du monde montre donc la spécifique sobriété visible du chrétien et l’importance intrinsèque de son rôle. Un comportement religieux trop visible rend l’âme prisonnière de la matière mondaine et trahit sa fonction qui consiste à préserver les valeurs mondaines auxquelles elle apporte le sel évangélique et qu’elle soustrait à la corruption à laquelle elles sont fatalement sujettes si elles restent entre les mains du monde. Ce concept est éclairci par Clément d’Alexandrie qui affirme : « Tant que dure leur [des chrétiens] semence, toutes les choses se maintiennent (sunevcetai) et quand cette semence sera cueillie, tout sera dissous »5. De même, Origène: « Les hommes de Dieu sont le sel qui conserve le monde et les choses demeureront tant que le sel gardera sa nature »6. Et Basile, au ive siècle, commentant l’expression « tente de Dieu », Ps 14,1 affirmera, dans la ligne d’A Diognète: « La tente de Dieu est la chair que Dieu a donnée à l’homme pour que l’âme y habite. Qui considérera cette chair comme étrangère ? De même que les étrangers domiciliés (pavroikoi) qui ont loué une terre étrangère cultivent ce terrain selon la volonté du bailleur, de même nous devons, selon contrat, prendre soin de la chair de telle sorte que nous puissions la rendre fructueuse à celui qui nous l’a donnée. C’est alors qu’elle devient vraiment la tente de Dieu »7.

Le poste dans le monde est assigné par Dieu avec une consigne de type militaire: « Si noble est le poste que Dieu leur a assigné, qu’il ne leur est pas permis de déserter » (VI, 10). Le sens de cette désertion a fort justement été interprété par Lazzati, qui affirmait ceci: « L’abandon [du poste] pourrait se produire en retombant dans une position mondaine au nom d’une loi de l’incarnation mal comprise ou en s’isolant dans un angélisme infécond au nom d’une loi de la transcendance mal comprise »8. Donc ni fuite ni aplatissement, mais une présence qui, par l’amour pour le monde, montre que celui-ci doit et peut être gouverné par une autre loi. C’est une loi qui provient non pas d’un culte, mais d’une responsabilité d’amour qui investit les choses, même si cette responsabilité d’amour provient d’un sacrifice originel qui guérit et en est, pour ainsi dire, le prolongement historique. A Diognète ne configure pas une évangélisation faite en premier lieu par l’annonce, mais plutôt par la légitimation ontologique et existentielle, qui est rendue possible par Celui qui a justifié les chrétiens et les a rendus aptes à remplir cette tâche. En effet, l’auteur anonyme n’ignore pas que les valeurs mondaines sont radicalement sauvées au moyen du salut apporté par le Christ.

A ce point, l’originalité d’A Diognète semble diminuer. En effet, sans doute à cause d’une lacune du texte (après VII, 6), il prend le ton des apologies habituelles, exprimant la doctrine du Dieu des chrétiens. Mais là aussi, l’influence de la partie centrale se prolonge et donne de la valeur à la suite. Pour éliminer toute suspicion que le comportement chrétien, apparemment si semblable à celui des autres hommes, ne déborde dans le naturalisme et ne réduise le christianisme à une éthique, toute noble soit-elle, la doctrine chrétienne est ramenée aux sources de la révélation divine: elle a été apportée au monde par le Fils de Dieu, envoyé par le Père pour nous sauver. Il en résulte que la normalité du comportement du chrétien parmi les hommes est en réalité le fruit d’un événement religieux, et non d’une doctrine philosophique. Et d’un événement religieux qui procède de la sagesse divine, non d’une découverte humaine (VII, 1).

Si leur religion avait été simplement humaine, les chrétiens n’auraient jamais imaginé cacher sa haute valeur mystérieuse par leur discipline du mystère, ne l’exprimant que par le comportement, mais ils auraient inventé une religion extrêmement visible, à leur usage et à leur avantage: une des nombreuses religions particulières du monde ancien, façonnées par les hommes qui exploitent la religion en vue d’une unité sociale et d’une identification. La religion chrétienne provient directement de Dieu tout-puissant qui envoie le Verbe, Son Fils, sur la terre pour la révéler (VII, 2), mais pas par la visibilité extérieure pour imposer le pouvoir et la domination: « Non certes, comme une intelligence humaine pourrait le penser, pour la tyrannie, la terreur et l’épouvante. » (VII, 3). La nature paradoxale du comportement des chrétiens est rattachée à cette origine, à savoir à la manière paradoxale dont cette doctrine sublime est venue au monde, sans recourir à des médiations la montrant majestueusement lointaine et ou à des manifestations du comportement propre à la vie des chrétiens.

La manière de l’annonce montre la religion chrétienne non pas comme l’acte autoritaire d’un monarque, mais comme un geste de bonté et de douceur (VII, 4) qui, en apportant le salut, cherche la persuasion. C’est pour cela que le Fils la remet telle quelle entre les mains des hommes et confie le sens de sa transcendance aux gestes d’hommes qui en témoignent et acceptent, pour ce faire, d’aller jusqu’au martyre: en somme, qui ne vainquent pas par le pouvoir, mais dominent par la suggestion. Et « de tels exploits ne peuvent passer pour l’œuvre de l’homme: ils sont les effets de la puissance de Dieu, ils sont la preuve manifeste de son avènement » (VII, 9). La transcendance la plus élevée justifie un comportement incarnationniste paradoxal et, en d’autres termes, le côté paradoxal du comportement des chrétiens (ils perdent, mais ils gagnent) est le signe du caractère paradoxal de leur doctrine qui subit les règles du monde pour les vaincre.

Face à ce lien entre la doctrine divine et la vie des chrétiens, A Diognète se pose le problème de savoir comment Dieu était présent avant la venue de Son Fils et avant le témoignage des chrétiens (VIII, 1). Avant sa révélation « nul d’entre les hommes ne l’a vu ni connu » (VIII, 5), c’est-à-dire que la nature du divin n’est pas matérielle et visible (comme le voulaient les philosophes: VIII, 2-4), ce qui justifierait une religiosité visible et chosifiée. « Et il s’est manifesté dans la foi qui seule a reçu le privilège de voir Dieu » (VIII, 6): la sobriété sacrale du rite chrétien appartient à la nature du Dieu des chrétiens qui exige la foi et non les sacrifices. Dans cette ligne, les chrétiens cherchent l’adhésion à travers la crédibilité.

Mais l’histoire préchrétienne – voire l’histoire qui a suivi, extérieure au fait chrétien – ce n’est pas l’absence de Dieu ; elle rentre plutôt dans un plan de « magnanimité », à savoir de « patience » (VIII, 7). C’est attendre que l’homme transfère son centre d’intérêt de sa personne à Dieu. Dieu n’a pas été (n’est pas) bon uniquement quand Il est venu se révéler, mais aussi avant et après. « Lui a toujours été tel qu’il est et sera: secourable, bon, doux, véridique; lui seul est bon » (VIII, 8). Même dans le silence du retard et dans l’absence apparente (VIII, 10), Il pensait en réalité à nous, et ce dès le commencement (VIII, 11).

La question sournoise posée aux chrétiens: « Pourquoi votre Dieu est-il venu si tard? », qui est la sempiternelle question, posée dans des contextes toujours nouveaux: « Pourquoi votre Dieu a-t-il du mal à s’imposer aux fausses idoles? », trouve une réponse qui est aussi une leçon pour les disciples: bien que tout-puissant, Dieu a tardé et tarde, tolérant la résistance des hommes pour que ceux-ci, se montrant incapable d’accéder au salut par eux-mêmes, acceptent que « la puissance de Dieu » les en rende capables (IX, 1): « Lorsque notre perversité fut à son comble et qu’il fut devenu pleinement manifeste que la récompense qu’on en pouvait attendre était le supplice et la mort, alors arriva le temps que Dieu avait marqué pour y manifester désormais sa bonté et sa puissance », nous livrant Son propre Fils en rançon pour nous (IX, 2). C’est ce que nous pourrions appeler une vision pessimiste de l’histoire qui se déroule avant et en dehors du Christ. Elle est en effet en contraste avec la vision plus optimiste (d’Irénée, de Clément, d’Origène) selon laquelle le plan de Dieu implique une amélioration progressive jusqu’à la plénitude des temps. A Diognète interprète au contraire la conscience d’un échec de l’histoire du monde, laquelle devait se rendre compte qu’elle avait besoin de s’en remettre à Dieu pour obtenir le salut. Mais ce jugement doit être plus complexe. En effet, dans ce cadre, l’attitude de bonté de Dieu reste immuable parce que la recherche déviante et trouble de l’homme rentre dans Son dessein et est rachetée par Sa « patience bienveillante »: « Il a d’abord, au cours du temps passé, convaincu notre nature de son impuissance à obtenir la vie; maintenant il nous a montré le Sauveur qui a la puissance de sauver même ce qui ne pouvait l’être : par ce double moyen, il a voulu que nous eussions foi en sa bonté » (IX, 6).

Le comportement divin supporte les faiblesses éthiques, certain qu’à la fin celles-ci ne pourront qu’aboutir, presque par épuisement, dans les bras de Dieu: et l’homme doit prendre conscience de l’inefficacité des veaux d’or qu’il s’est façonnés. Ce pessimisme semblerait atteindre une sorte de quiétisme et être en contraste avec la vision du salut du monde apportée par les chrétiens grâce à leur témoignage intrinsèquement mêlé à la vie des autres. En revanche, si l’on y regarde bien, c’est toujours un comportement d’attente patiente qui guide l’histoire et la conversion et qui pénètre tant l’histoire préchrétienne que l’histoire non chrétienne après la venue du Christ: l’attitude de Dieu et l’attitude qui doit guider le comportement des chrétiens sont les mêmes. Dieu sait attendre, et le disciple lui aussi doit se garder de ne pas se laisser gagner par la fièvre de l’interventisme, comme s’il était plus impatient que Dieu.

Le disciple doit imiter deux comportements divins – des Personnes divines – dans l’aujourd’hui éternel (XI, 5) de l’économie du salut, qui est la même avant, pendant et après la venue du Christ : l’attente bienveillante et la participation salvifique. Par l’attente patiente, le disciple respecte et imite le plan éternel caché dans le sein du Père: « En l’aimant, tu seras un imitateur de sa bonté, et ne t’étonne pas qu’un homme puisse devenir un imitateur de Dieu: il le peut, Dieu le voulant » (X, 4). Par la participation, le croyant imite l’œuvre du Fils: « Mais celui qui prend sur soi le fardeau de son prochain et qui, dans le domaine où il a quelque supériorité, veut en faire bénéficier un autre moins fortuné, celui qui donne libéralement à ceux qui en ont besoin les biens qu’il détient pour les avoir reçus de Dieu, devenant ainsi un dieu pour ceux qui les reçoivent, celui-là est un imitateur de Dieu » (X, 6). Par l’attente patiente, respectant les mécanismes de la maturation humaine, le croyant accepte l’imperfection pérenne de l’histoire et, par son œuvre d’assainissement qui ne fait pas abstraction de la magnanimité, il contribue à la mener à bien déjà ici et maintenant: « Alors, quoique séjournant sur la terre, tu contempleras Dieu régnant dans la cité céleste » (X, 7).

C’est ici, et ici seulement (après une lacune du texte, que l’on ne peut estimer mais qui est probablement importante), qu’A Diognète introduit l’Eglise, après avoir longuement insisté sur le rapport de l’âme avec Dieu et du chrétien avec le monde. L’Eglise est le lieu où se manifeste aujourd’hui l’œuvre éternelle du Verbe. Même ceux qui n’ont pas vécu la rencontre historique avec le Verbe peuvent revivre le parcours de l’économie du salut au sein de l’Eglise car elle poursuit l’enseignement reçu des premiers disciples: « Par lui [le Verbe] l’Eglise s’enrichit, la grâce s’épanouissant, se multiplie dans les saints, conférant l’intelligence, dévoilant les mystères, révélant la répartition des temps; elle se réjouit à cause des fidèles » (XI, 5). Dans le présent historique de l’Eglise (aujourd’hui), le Fils est vraiment reconnu au moment où il est enfanté dans le cœur des fidèles par la grâce du baptême9. On peut dire que dans l’Eglise le plan éternel et immuable de Dieu est objectivement prolongé dans l’aujourd’hui par le témoignage du fidèle, mais aussi que, grâce à l’Eglise, il est de mieux en mieux perçu: « Cette grâce, ne la contriste pas, et tu connaîtras les secrets que le Verbe révèle par qui il veut, quand il lui plaît » (XI, 7). En somme, l’Eglise permet de saisir pleinement, en tout temps et non seulement au moment privilégié de l’apparition historique du révélateur, le plan secret de Dieu que le chrétien réalise déjà en soi, grâce à son lien avec Dieu. Grâce à l’Eglise, où se situe l’aujourd’hui du Verbe, les étapes historiques du salut (XI, 6) deviennent des symboles de la croissance spirituelle de l’âme et y sont reconnues. Il semble que l’Eglise confère au chrétien, qui réalise le royaume de Dieu dans le monde par sa présence, la conscience du développement progressif de ce plan et de son insertion dans ce dernier : l’ontologique chrétien s’unit au gnoséologique qui confirme les raisons consistantes de la spécificité du témoignage paradoxal indifférencié. En somme, dans l’Eglise le chrétien trouve le lieu de sa citoyenneté céleste sur terre et y trouve toutes les raisons ultimes de son comportement, à savoir celles d’une évangélisation explicite et non seulement témoignée. Raisons qu’il ne peut énoncer ouvertement au moment d’agir dans le monde s’il veut que la cité terrestre les comprenne et les accepte à cause de leur pouvoir assainissant.

Le dernier chapitre est focalisé sur la « connaissance » (le terme gnosis y revient plus de dix fois) et sur l’arbre de la science. Il ne s’agit cependant pas de la gnose intellectualiste qui sépare les fidèles selon leur don d’intelligence et qui remplace la suprématie de la foi dans le salut. C’est au contraire une foi rendue plus mature par la perception des mystérieux mécanismes du salut et par l’imitation de ceux-ci. L’arbre de la science est en effet contemporain de l’arbre de la vie: « Car il n’y a pas de vie sans la science, ni de science sûre sans la véritable vie: c’est pourquoi les deux arbres ont été plantés l’un près de l’autre » (XII, 4). On arrive à la plénitude chrétienne quand « le salut se montre, les Apôtres sont remplis d’intelligence; la Pâque du Seigneur approche, les temps s’accomplissent; et, fondant l’harmonie cosmique, le Verbe se plaît à enseigner les saints » (XII, 9). Le salut se montre dans le Christ (c’est la révélation) et dans l’Eglise (ce sont les sacrements de la Pâque): dans l’aujourd’hui les deux événements sont simultanés, ce qui fait que la science et la vie se conjuguent; la manifestation est perçue par la science et la science est rendue sûre par la vraie vie. Si bien que l’on ne peut traduire pleinement le message sans se référer à Celui qui seul donne un sens à ce message et une norme pour sa traduction dans le monde ; et l’on évite aussi une confession explicite qui, tel un « cymbalum au son aigu », ne se traduise pas dans un comportement adéquat.

A Diognète est certainement une œuvre spirituelle accomplie où les raisons de la distinction entre le fait d’être dans le monde et de ne pas être du monde, trouvent une synthèse dans l’appartenance du fidèle à l’Eglise, qui résume les mystères du témoignage et de la science, de la participation et de l’identité. A la fin, mais aussi « entre-temps », le fidèle y trouve nourriture et repos, fidèle qui est appelé à transmettre le message du Christ dans le monde d’une manière qui exige de lui une adaptation difficile et une grosse dépense d’énergie, parce qu’il est continuellement confronté aux capacités du monde à l’accepter, toujours différentes, et aux exigences du Royaume, toujours pareilles.

Luigi F. Pizzolato
Professeur titulaire de littérature chrétienne ancienne
Doyen de la faculté de lettres et philosophie
de l’Université catholique du « Sacro Cuore » de Milan


1 Parce qu’en réalité il ne s’agit pas d’une « lettre », mais d’un petit discours (lógos en grec ou sermo en latin).

2 E. Franceschini, Come tante volte vi ho detto. Orientamenti di vita spirituale [a cura di G. Giamba], Edizioni O.R., Milano 1985, p.213.

3 G. Lazzati, I cristiani «anima del mondo» secondo un documento del II secolo, in I primi cristiani, la politica e lo stato, in «Vita e Pensiero», 54 (1972), p.68.

4 Paroles de G. Lazzati dans le discours de remerciement qu’il a prononcé lors de la journée de présentation des études qui lui ont été dédiées (Paradoxos politeia), le 22 janvier 1980.

5 Quis dives, 36,3.

6 Contra Celsum, VIII,70.

7 Basile, Hom. in Ps. XIV, 1.

8 G. Lazzati, I cristiani «anima del mondo»…, p.68.

9 H. I. Marrou, in A Diognète (“Sources Chrétiennes”), p.231.

«Faire du Christ le cœur du monde»

Réflexion canonique sur les Instituts Séculiers

 

“Fare di Cristo il cuore del mondo” … faire du Christ le cœur du monde. Ces paroles tirées du bréviaire italien1 semblent être appropriées à la vocation des Instituts séculiers. En revenant sur Provida mater2 à l’occasion de son 60e anniversaire, en réfléchissant de nouveau sur Primo feliciter3 et en revoyant le magistère qui a suivi, nous trouverons ce genre de thème qui identifie une vocation différente au sein de l’Eglise – amener le Christ au cœur du monde, faire du Christ le cœur du monde.

Un regard sur l’histoire

Cette réflexion est appelée canonique, et elle le sera amplement. Mais dans l’Eglise, la loi doit être basée sur la doctrine. Je vais essayer de montrer comment les canons fournissent l’encadrement nécessaire pour vivre la vocation de la consécration séculière, ou sécularité consacrée, selon la doctrine qui s’est développée et enrichie pendant plus de 60 ans.

On trouve une apologie théologique ou doctrinale fondamentale pour les Instituts séculiers dans le Pro Memoria4 de l939, longtemps associé aux noms de Gemelli et Dossetti. On peut en entendre l’écho dans Provida mater et plus encore dans Primo feliciter. Et on l’entend encore dans les canons du Code de l983.

La décision de Pie XII de reconnaître les Instituts séculiers comme une nouvelle manière de vivre l’état de perfection et de leur donner leur législation ecclésiale, la Lex Peculiaris, a été une démarche courageuse pour son époque. Pourtant, certains problèmes de l’époque subsistent encore aujourd’hui, sous une forme ou une autre. La phrase du Pro Memoria, “quoad substantiam religiosa” entendait affirmer la consécration totale des membres des Instituts séculiers, mais n’identifiait pas clairement les Instituts en tant que séculiers et non religieux.

De même, au cours des décennies qui ont suivi Provida mater, divers auteurs ont débattu sur la question de savoir s’il était possible, pour les membres laïcs des Instituts séculiers, de rester vraiment laïcs. Le rôle des laïcs dans l’Eglise se développait, mais pas au point d’être souligné de manière explicite dans le Concile Vatican II et dans le Synode sur les laïcs qui suivit.

 L’évolution doctrinale avant le Code

Il est bien connu que le Concile Vatican II a dit peu de choses explicites sur les Instituts séculiers.5 Les Actes du Concile mentionnent l’ajout fait à la dernière minute à Perfectae caritatis 11, qui établit clairement que les Instituts séculiers ne sont pas religieux: “Les Instituts séculiers, bien qu’ils ne soient pas des Instituts religieux, comportent cependant une profession véritable et complète des conseils évangéliques dans le monde, reconnue comme telle par l’Eglise” 6 Auparavant la phrase ambiguë “quoad substantiam vere religiosa” avait été éliminée du texte.7

Le développement le plus significatif de l’expression doctrinale concernant les Instituts séculiers avant la nouvelle législation du Code de 1983 se trouve sûrement dans l’enseignement de Paul VI. Vu l’absence d’un enseignement explicite du Concile, ses paroles devraient constituer une base importante pour l’interprétation et l’application des normes canoniques.

En s’adressant au Congrès international des Instituts séculiers tenu en 1970, Paul VI basa ses propos sur le concept de l’appel et de la réponse à la vocation, enracinés dans la vocation fondamentale du baptême. En parlant de la réponse pleine des membres des Instituts, il dit : “Vous avez choisi de demeurer séculiers, c’est-à-dire de garder la forme de vie commune à tous dans la vie du monde”. Cette décision implique une double mission qui requiert de la vigilance et une grande force intérieure. Vous êtes appelés à la sanctification personnelle et à la consecratio mundi.[1]

Dans le même discours, Paul VI parla du rapport des membres des Instituts séculiers avec l’Eglise: “… Vous appartenez à l’Eglise à un titre spécial, votre titre de consacrés séculiers.  …Vous êtes des laïcs qui font de leur profession chrétienne une force constructrice pour soutenir la mission et les structures de l’Eglise…”.[2]

En l972, à l’occasion du 25e anniversaire de PM, Paul VI s’adressa de nouveau aux membres des Instituts séculiers en ce qui concerne leur rapport particulier avec l’Eglise. En citant l’appel du Concile à l’Eglise lui demandant d’être le ferment et “l’âme” du monde (GS, 40), le Saint-Père souligna la coïncidence profonde et providentielle existant entre le charisme des Instituts séculiers et la présence souhaitée de l’Eglise dans le monde.[3] Les Instituts séculiers “en vertu de leur charisme de sécularité consacrée (Perfectae caritatis, 11) apparaissent comme des instruments providentiels” au moyen desquels la nouvelle relation de l’Eglise avec le monde peut être transmise.[4]

La même année, Paul VI dit aussi ceci: « Votre sécularité est une sécularité consacrée; vous êtes des consacrés séculiers ».[5] Il voyait cela comme une radicalisation de la consécration baptismale, entreprise pour répondre aux appels de l’Esprit Saint à la vocation.[6] Enfin, en s’adressant aux Responsables généraux en l976, Paul VI revint sur le rôle que peuvent jouer les Instituts séculiers, illustrant la manière dont l’Eglise est présente dans le monde. S’ils demeurent fidèles à leur vocation propre, “les Instituts séculiers deviendront comme « le laboratoire d’expériences » dans lequel l’Eglise vérifie les modalités concrètes de ses rapports avec le monde.”[7]

Les enseignements conciliaires sur le rôle des laïcs dans la mission de l’Eglise en vertu du baptême et sur la nouvelle vision du rôle de l’Eglise dans le monde ont permis de mieux comprendre les Instituts séculiers. Ce développement doctrinal a exercé une influence sur les canons rédigés pour remplacer la Lex peculiaris de l947.

Le travail préliminaire du coetus

Le coetus ou groupe de travail chargé de revoir les canons de 1917 sur la vie religieuse a dû lui aussi prendre en compte cette évolution. Dès le début, en l966, les rédacteurs étaient conscients du fait que les Instituts séculiers étaient inclus dans leur section de la loi, mais par la suite ils ont dût se rendre compte des implications conséquentes. Jusqu’en l968, le coetus et sa section de la loi étaient connus sous le nom de De Religiosis, titre qui figurait dans le Code de 1917.[8]

Tandis que Lumen gentium reflétait une notion qui allait au-delà du “religieux” dans sa description de la vie consacrée par la profession des conseils évangéliques, recourant à des vœux ou autres liens sacrés, seul le terme “religieux” était utilisé (LG 44). Les rédacteurs de la loi se sont aperçus que Perfectae caritatis avait franchi un pas en avant à cet égard, parlant explicitement du caractère spécial des Instituts séculiers au N° 1, et les distinguant délibérément comme non religieux au N° 11. Afin d’écarter tout malentendu, le nom général du coetus et de sa section de la loi fut changé en “Instituts de Perfection” (De Institutis Perfectionis).[9]  Ce terme n’était ni nouveau ni inconnu des Instituts séculiers. Provida mater avait identifié le facteur fondamental distinguant les Instituts séculiers des autres associations de fidèles comme une “réelle vie de perfection ( PM n. 10).

Ce titre fut conservé jusqu’en l974, mais il n’était pas considéré comme satisfaisant. Il apparaissait de plus en plus clairement que la vieille terminologie était dépassée concernant les nouveaux instituts. En discutant sur les nouveaux titres, on chercha à éviter tous les termes strictement religieux dans les normes générales, les remplaçant par des termes plus généraux, applicables aux instituts tant que religieux que séculiers. C’est alors que le titre du coetus et de sa section de la loi fut changé en “Instituts de vie consacrée par la profession des conseils évangéliques” (De Institutis vitae consecratae per professionem consiliorum evangelicorum).[10]    C’était le titre du brouillon de l977 qui fut amplement diffusé pour consultation. Dans ce brouillon, les 88 premiers canons étaient communs à tous les instituts de vie consacrée, tandis que les 4 derniers (N° 123-126) concernaient spécifiquement les Instituts séculiers. Tandis que Provida Mater avait voulu distinguer les Instituts séculiers des associations de fidèles, la tâche des rédacteurs du Code était d’identifier de manière adéquate deux formes différentes de vie consacrée : religieuse et séculière.

Après consultation, le brouillon sur la vie consacrée fut entièrement réélaboré de manière significative. Le titre définitif de la section qui comprenait les Instituts séculiers fut raccourci en “Instituts de vie consacrée,” (De Institutis vitae consecratae), dans l’effort supplémentaire d’arriver à la plus grande clarté possible.[11]

Entre-temps, le nom du Dicastère responsable de ces instituts avait subi des changements parallèles. Provida mater (II, 2, 2°) avait placé les Instituts séculiers dans le cadre de la Sacrée Congrégation pour les Religieux en raison de leur consécration. En 1967, après le Concile, avec la Constitution apostolique de Paul VI, Regimini Ecclesiae Universae, le Dicastère prit le nom de “Congrégation pour les Religieux et pour les Instituts séculiers.” Par la suite, en 1987, après le Code de l983, avec la Constitution apostolique de Jean-Paul II, Pastor Bonus, le Dicastère prit le nom, qu’il conserve aujourd’hui, de “Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique”. Les Sociétés de Vie apostolique relèvent encore de sa compétence, mais ne sont plus identifiées comme Instituts de vie consacrée dans le Code.

La section pertinente du Code contient des normes communes aux Instituts religieux et aux Instituts séculiers (can. 573-606) et une section à part pour chaque catégorie. Les normes communes, conjointement avec les principes théologiques, remplacent les normes contenues dans Provida Mater (V-VIII) pour des questions comme l’érection des instituts et l’approbation de leurs Constitutions ou Statuts.

Identité spécifique

 Les Instituts séculiers sont spécifiquement traités dans les canons 710-730. La réduction du nombre de normes communes à tous les instituts de vie consacrée, de 88 à 34, est due à la difficulté d’user d’un langage neutre pouvant s’adapter aux Instituts tant religieux que séculiers. Le nombre plus important de canons consacrés aux Instituts séculiers, qui a passé de 4 à 31, a permis de dicter des normes respectant davantage leur identité spécifique.

Seuls quelques-uns de ces canons, qui semblent être les plus significatifs pour l’identité doctrinale et juridique des Instituts et de leur développement futur dans l’Eglise, seront examinés ici.

Le canon 710 introduit la section:
L’Institut séculier est un institut de vie consacrée
où des fidèles vivant dans le monde tendent à la perfection
de la charité et s’efforcent de contribuer surtout de l’intérieur
à la sanctification du monde.

Une vie consacrée vécue dans le monde … pour le sanctifier de l’intérieur. Le Pro Memoria insistait sur le fait que la vie consacrée dans les nouveaux instituts est essentiellement religieuse (secundum rei substantiam), mais vécue dans le monde. Avec Provida mater, l’idée que la vie consacrée puisse être vécue dans le monde, de manière nouvelle, a été acceptée par l’Eglise et considérée comme une vie de perfection, ce qui distinguait les Instituts séculiers d’autres associations de fidèles. La Lex Peculiaris avait fourni les critères nécessaires pour la reconnaissance en tant qu’Institut séculier: la profession devant Dieu de la chasteté du célibat, et un voeu ou promesse d’obéissance  et de pauvreté, une incorporation durable réciproque et totale dans l’Institut, et aucune obligation de vie commune (LP III).

Le premier canon doit être lu conjointement avec le canon 573 qui introduit les normes communes et offre une expression théologique plus complète, pouvant être appliquée à tous les instituts de vie consacrée. Sa sensibilité à l’égard des Instituts séculiers apparaît dans l’usage du terme “institut” plutôt que de termes comme ordre ou congrégation, longtemps associés aux religieux; la profession des conseils évangéliques s’exerce par le vœu “ou autres liens sacrés”; et ce canon introductif n’impose pas la vie commune, propre aux religieux.

Le canon 712 établit que les Constitutions de chaque Institut séculier déterminent le type de liens sacrés à utiliser et définissent les obligations qui en découlent. Il parle des normes communes, canons 598-601, qui donnent le contenu essentiel de chaque conseil qu’il faudra ensuite spécifier dans les Constitutions. La connaissance des Instituts séculiers est tout à fait évidente dans le canon 600 sur la pauvreté évangélique, qui évite toute allusion à la communauté des biens. Le canon 712 comporte une précision particulièrement importante, à savoir que les définitions contenues dans les Constitutions doivent toujours préserver “la sécularité propre de l’institut.”

La disposition finale du canon 710, sur la sanctification du monde de l’intérieur, est le fruit d’une évolution de la pensée. Provida mater avait fortement souligné la consécration de la vie permettant un apostolat plus libre et plus complet (PM 9, LP I) ou un apostolat à même de toucher des milieux auxquels les religieux n’ont pas accès. Elle donnait cependant une indication sur le concept d’une activité de ferment.

Ces Instituts [...] aide [...] rechristianiser intensément les familles, les professions, la société civile par le contact immédiat et quotidien d’une vie parfaitement et entièrement consacrée à sa sanctification...[…].  (PM 10)

C’est cependant dans Primo feliciter que la nature séculière des Instituts et l’impact de cette nature sur le concept de l’apostolat ont été le plus clairement mis en évidence. Dans ce document, Pie XII a insisté sur le fait que le caractère séculier de l’Institut doit “toujours et en toute chose être mis en évidence” et que toute la vie des membres des Instituts séculiers doit se transformer en apostolat. Cette affirmation continue de résonner dans les canons:

Cet apostolat des Instituts séculiers doit être fidèlement exercé non seulement dans le siècle, mais aussi pour ainsi dire par le moyen du siècle, et par conséquent par des professions, des activités, des formes, dans des lieux, des circonstances répondant à cette condition séculière. (PF II)

Dans son commentaire de l988, Beyer regrette l’absence d’un canon de synthèse doctrinale parallèle au canon 607 pour les instituts religieux.[12] Toutefois, le canon 710 récapitule brièvement ce nouveau concept de la consécration séculière orientée vers la perfection de la charité et la sanctification du monde de l’intérieur.

La condition canonique des membres des Instituts séculiers

Cette sanctification du monde de l’intérieur est étroitement liée à la condition inchangée des membres laïcs. A une époque précédente, le doute à cet égard était aggravé par l’idée selon laquelle toutes les personnes consacrées dans le cadre des conseils évangéliques devaient être religieuses. Aujourd’hui, l’affirmation de la condition canonique inchangée peut revêtir une plus grande signification apostolique, exigeant, comme condition radicale, la compréhension croissante de l’Eglise quant au rôle des laïcs dans l’Eglise et dans le monde.

Le canon 711 dit ceci:
Du fait de sa consécration, le membre d’un institut séculier ne change pas sa condition canonique propre dans le peuple de Dieu, qu’elle soit laïque ou cléricale, restant sauves les dispositions du droit regardant les instituts de vie consacrée.

Le Pro Memoria avait spécifiquement affronté le thème des laïcs consacrés à Dieu dans le monde. Provida mater parlait des associations de clercs ou de laïcs, mais soulignait que les membres des Instituts séculiers n’émettaient pas de vœux publics de religion puisqu’ils n’étaient pas liés par le droit religieux, et ne pouvaient en user.

D’une manière plus fondamentale, les membres baptisés de l’Eglise sont désignés comme clercs ou laïcs. Les membres de chaque catégorie peuvent mener une vie consacrée au moyen de la profession des conseils évangéliques (can. 207). En cette matière, le Code latin n’a pas adopté la formule de Lumen gentium 31 qui décrit les laïcs comme des individus qui ne sont ni clercs ni religieux.[13] Cependant, il apparaît clairement dans le canon 711 et dans tous les documents précédents que les membres laïcs des Instituts séculiers sont effectivement membres du laïcat. A quel effet ?

Beyer estime que le canon 711 exprime fortement et indiscutablement la vocation de la sécularité consacrée comme une consécration et une présence dans le monde, comme le levain dans la pâte. C’est un renforcement de la condition où une personne a entendu l’appel et où elle doit vivre sa consécration. En vertu de la sécularité consacrée, le laïc est inséré dans le laïcat au titre d’une vocation nouvelle et particulière.[14] On pourrait dire que de ce fait le laïc est plus radicalement inséré dans sa condition de personne baptisée et que le clerc l’est dans le sacerdoce diocésain. On comprend mieux cela si l’on considère la manière dont le Code décrit le rôle des membres des Instituts séculiers dans le cadre de la mission de l’Eglise (can. 713) et leur style de vie (can. 714).

Vivre “dans les conditions ordinaires du monde”

 Il semble opportun d’examiner d’abord le canon 714 sur les conditions de vie des membres des Instituts séculiers avant de passer à leur apostolat. Si nous revenons sur la Lex Peculiaris de Provida mater, nous constatons qu’elle précise clairement que la vie commune n’est pas imposée à tous les membres (LP II, 1).

C’était naturellement un des préalables fondamentaux du Pro Memoria. Son but était d’obtenir la reconnaissance ecclésiale des “Associations de laïcs consacrés à Dieu dans le monde.” L’acte de consécration était considéré comme primordial, tandis que la vie commune, propre aux religieux et aux sociétés, était secondaire. La vie commune, vue comme l’incorporation dans une société organisée, serait indispensable pour un état de perfection reconnu par l’Eglise ; en revanche, vue comme la vie en communauté, elle ne serait aucunement essentielle.[15]

A la fin cette argumentation a été acceptée, comme il apparaît dans Provida mater.  La Lex Peculiaris a cependant insisté sur la nécessité d’avoir une ou plusieurs “maisons communes.” Elle disait que “Quoiqu’ils n’imposent pas à tous leurs membres ... la vie commune ou l’habitation sous le même toit, les Instituts séculiers doivent cependant, pour des raisons de nécessité ou d’utilité, avoir une ou plusieurs maisons communes où  ... puissent résider les supérieurs de l’Institut, principalement les Supérieurs généraux ou régionaux, ... où les membres de l’Institut puissent demeurer ou bien venir soit en vue de leur formation à faire et à compléter, soit pour les retraites et pour d’autres exercices de ce genre, ... où l’on puisse recevoir les membres qui, à cause de leur mauvais état de santé ou en raison d’autres circonstances, ne sont pas en mesure de se suffire ou bien auxquels il n’est pas avantageux de demeurer en privé, soit chez eux, soit chez d’autres personnes”. (LP, III, 4).

Les canons qui ont remplacé la Lex Peculiaris ne parlent pas de cet aspect. Ils parlent de ce qui constitue la vie des membres d’Instituts séculiers, et non de ce qui n’est pas nécessaire. Dans le canon 714 nous lisons ceci:

Les membres mèneront leur vie selon les constitutions dans les conditions ordinaires du monde, seuls ou chacun dans sa famille, ou encore dans un groupe de vie fraternelle. (vitae fraternae coetu). 

Les canons font une nette distinction entre la vie fraternelle et la vie fraternelle en commun lorsqu’ils parlent des différentes formes de la vie consacrée. Le canon 602 sur les normes communes, qui peut être appliqué tant aux religieux qu’aux Instituts séculiers, parle de la vie fraternelle propre à chaque Institut, qui unit tous les membres dans le Christ comme dans une même famille, les aide dans leur vocation et doit être basée sur l’amour. Au contraire, les canons pour les religieux (can. 607 §2) et pour les sociétés de vie apostolique (can. 731§1) parlent spécifiquement de vie fraternelle en commun. Si les membres des Instituts séculiers vivent ensemble, ce n’est pas selon ce modèle de vie en commun. Les canons en question semblent affirmer que les clercs vivent comme le font les autres clercs de l’église particulière.

 Consacrés pour l’apostolat dans le monde

L’objectif de Gemelli et de ses collaborateurs était d’avoir des laïcs consacrés pour l’apostolat dans le monde. La législation actuelle pour les membres qui vivent “dans les conditions ordinaires du monde” fait partie de cet objectif. Cependant, le cœur de la question se trouve dans le canon 713, examiné à la lumière des documents sur lesquels il est basé. Ce canon, qui parle de l’activité apostolique des Instituts séculiers, est composé de trois sections, la première étant de caractère général, la deuxième concernant spécifiquement les laïcs et la troisième les clercs.

La première section du canon précise que les membres des Instituts séculiers expriment et exercent leur consécration dans l’activité apostolique et s’efforcent, à la manière d’un ferment, d’imprégner toutes choses d’esprit évangélique pour fortifier et développer le Corps du Christ. Les membres laïcs (can. 713 §2) participent à la tâche d’évangélisation de l’Eglise, “dans le monde et du dedans du monde” (in saeculo e ex saeculo) par: 1) le témoignage d’une vie chrétienne, 2) la fidélité à leur consécration, et 3) l’aide qu’ils apportent pour ordonner selon Dieu les réalités temporelles et pénétrer le monde de la force de l’Evangile. Ils offrent aussi leur coopération selon leur propre mode de vie séculier au service de la communauté ecclésiale (iuxta propriam vitae rationem saecularem).

Les experts chargés d’élaborer ces canons n’ont pas inventé ces concepts et ces phrases. En l939, le Pro Memoria, cherchant à distinguer les nouvelles associations des religieux et des sociétés, avait précisé que leurs membres, tout en se consacrant avec la même intensité et la même plénitude que les religieux, et dans le même but – le Royaume du Christ -, le faisaient toutefois “du dedans du monde”. Même si l’auteur considérait cette expression comme “indubitablement inadéquate,”[16] de notre point de vue actuel nous pouvons constater qu’elle est devenue un trait caractéristique des Instituts séculiers.

En l947, Provida mater reconnut que les Instituts séculiers pouvaient être utiles pour rechristianiser les familles, les professions et la société civile par le contact immédiat et quotidien d’une une vie de consécration parfaitement et entièrement consacrée à sa sanctification  (PM 10) Un an après, Primo feliciter a donné un concept plus intégré sur la vocation. Dans l’introduction, l’image biblique du ferment est utilisée pour décrire le rôle que les Instituts séculiers peuvent jouer dans le monde, par leur caractère séculier particulier qui est toute leur raison d’être (PF II). En vue de cela, ils peuvent être:

le modeste, mais efficace ferment, qui agissant partout et toujours et mêlé à toutes les classes de citoyens, des plus infimes aux plus élevées, s’efforce de les atteindre et de les imprégner toutes et chacune, par l’exemple et de toutes façons, jusqu’à informer de telle sorte la masse tout entière qu’elle soit toute levée et transformée dans le Christ.  (PF Introduction 2)

Bien que la profession de la perfection chrétienne soit encore considérée ici comme “véritablement religieuse dans sa substance,” (quoad substantiam vere religiosa), elle doit être recherchée dans le monde. Cependant, l’apostolat qui englobe toute la vie des membres des Instituts séculiers “doit être fidèlement exercé non seulement dans le siècle, mais aussi pour ainsi dire par le moyen du siècle[17], et par conséquent par des professions, des activités, des formes, dans des lieux, des circonstances répondant à cette condition séculière.” (PF II)

Ce langage a été repris dans Perfectae caritatis 11. Les Instituts doivent garder leur caractère séculier, exerçant leur apostolat “dans le monde et comme du sein du monde” (in saeculo ac veluti ex saeculo). Les membres doivent donc recevoir une solide formation dans les choses divines et humaines afin d’être “vraiment dans le monde un levain” pour la vigueur et l’accroissement du Corps du Christ (ut revera fermentum sint in mundo ad rebur et incrementum Corporis Christi”).

Le canon 713 procède clairement de Perfectae caritatis 11. Toutefois, ses dispositions doivent être interprétées selon la tradition du Pro Memoria et des deux documents clés par lesquels Pie XII a accordé aux Instituts séculiers leur statut officiel au sein de l’Eglise.

Cependant une autre question a parfois été soulevée, à la lumière de la description de Lumen gentium concernant la condition et le rôle des laïcs dans la mission de l’Eglise. “Le temporel (indoles saecularis) est un domaine propre aux laïcs” lisons-nous dans le N° 31, et ils doivent chercher le royaume de Dieu, engagés dans toutes et chacune des affaires du monde et dans les conditions ordinaires de la vie de famille et de la vie sociale. Ils sont appelés à travailler “comme de l’intérieur, à la manière d’un ferment, à la sanctification du monde…” (LG 31).[18]

Ce texte a été promulgué en l964; Perfectae caritatis en l965. Si on lit attentivement le canon 713, on constate que les membres laïcs des Instituts séculiers demeurent entièrement dans la condition laïque, mais sont considérés comme une vocation spéciale dans cette condition. Revenons maintenant au Pro Memoria et à Provida mater qui ont souligné la réalité de la consécration vécue en tant que laïc dans la sécularité. Le canon reconnaît l’activité apostolique des membres des instituts comme un ferment, comme l’expression et l’exercice de leur consécration. Ainsi que le fait remarquer Beyer, leur condition de laïcs n’est pas modifiée par la consécration, mais est au contraire renforcée; en vertu d’une vocation divine particulière, ils sont appelés à marquer leur milieu de l’esprit de l’Evangile et, par conséquent, à mieux remplir leurs devoirs humains et chrétiens, devenant un exemple et un soutien pour tout le monde.[19]

Les Instituts cléricaux:

Comment une activité de ferment menée dans la vie et le ministère des membres cléricaux peut-elle être parallèlement appliquée? Le canon 713 §3 établit ceci:

Les membres clercs, par le témoignage de leur vie consacrée, surtout dans les presbyteriums, viennent en aide à leurs confrères par une particulière charité apostolique, et dans le peuple de Dieu ils travaillent à la sanctification du monde par leur ministère sacré.

Le cadre de la présence des clercs en tant que ferment est en particulier le presbyterium. Leur sanctification du monde n’est pas décrite comme étant “du dedans du monde”, mais plutôt par leur ministère sacré parmi les gens. Dès Provida mater il a été clair qu’il peut y avoir et qu’il y a en effet des Instituts séculiers cléricaux, et pourtant ce sujet continue de provoquer des débats. [20]

Comme nous l’avons déjà remarqué, le canon 711 insiste sur le fait que la condition canonique d’un membre d’Institut séculier “laïc ou clérical” ne change pas du fait de la consécration. Alors qu’il semble évident que la condition canonique d’un clerc, en tant que prêtre ou diacre, ne change pas, dans ce contexte le canon semblerait souligner qu’il reste un prêtre ou diacre séculier. Dans un sens plus fondamental, il n’est pas devenu un prêtre ou diacre religieux.

Cet aspect est étayé par le canon 715 qui parle d’abord de membres clercs incardinés dans un diocèse. Ils dépendent de l’évêque, restant sauf ce qui regarde la vie consacrée dans leur propre institut. Le canon 266 §3, qui concerne l’incardination en général, présente l’incardination diocésaine comme une norme: “Le membre d’un institut séculier est incardiné dans l’Eglise particulière pour le service de laquelle il est ordonné …”.

La possibilité d’incardination dans l’institut est reconnue comme une concession du Siège apostolique qui, en fait, n’a plus fait de concessions depuis la promulgation du Code en l983. Le deuxième article du canon 715 établit que lorsqu’un membre clerc incardiné dans l’institut est destiné aux œuvres propres de l’institut, il dépend de l’Evêque à l’instar des religieux.”

Les canons accueillent des réalités existantes. Cependant, leurs dispositions soulèvent des questions concernant la “sécularité”. Beyer expliquait la sécularité des Instituts de clercs comme le renforcement de leur appartenance au presbyterium diocésain ou séculier,[21] de même que pour les laïcs il s’agit d’une radicalisation de leur appartenance au laïcat.

Conclusion:

Que pouvons-nous dire pour conclure? Une chose est certaine, c’est que même s’ils utilisent un langage juridique, les canons cherchent à respecter et à refléter la nature unique des Instituts séculiers. Mais dans le même temps, la vie dans l’Eglise et dans le monde continue d’évoluer. En l988, l’Exhortation apostolique Christifideles Laici[22] a réitéré que les Instituts séculiers sont une vocation particulière dans la condition laïque (N° 56). En l996, Vita Consecrata[23] parlait d’eux comme d’un “levain de la sagesse et témoins de la grâce à l’intérieur de la vie culturelle, économique et politique.” (N° 10)

Dans sa première encyclique Deus Caritas Est[24], le pape Benoît XVI a donné sa vision du rôle de l’Eglise en tant que telle et des laïcs dans l’édification de la cité terrestre. La formation de structures sociales justes, dit-il, n’est pas directement du ressort de l’Eglise. « Le devoir immédiat d’agir pour un ordre juste dans la société est au contraire le propre des fidèles laïques. En tant que citoyens de l’Etat, ils sont appelés à participer personnellement à la vie publique ». Ils ne peuvent renoncer «à l’action multiforme, économique, sociale, législative, administrative, culturelle, qui a pour but de promouvoir, organiquement et par les institutions, le bien commun. »[25]

Dans un discours qu’il a récemment prononcé à l’intention de l’Union des Juristes catholiques italiens, Benoît XVI a illustré la complexité de la société actuelle, avec ses divers concepts de condition laïque et de sécularité. La laïcité, a-t-il dit, « à l’époque moderne a assumé celle d’exclusion de la religion et de ses symboles de la vie publique, à travers leur limitation au domaine du privé et de la conscience individuelle. » Au contraire, dit-il, il est du devoir de tous les croyants de contribuer à élaborer un concept de laïcité qui, d’une part, reconnaisse à Dieu et à sa loi morale, au Christ et à son Eglise la place qui leur revient dans la vie humaine, individuelle et sociale et, de l’autre, qui affirme et respecte «la légitime autonomie des réalités terrestres » (GS. 36). C’est aux chrétiens qu’il appartient de montrer que « Dieu est amour et qu’Il veut le bien et le bonheur de tous les hommes. »[26]

Le Pape a lancé un défi similaire en s’adressant à la Conférence nationale de l’Eglise italienne, qui s’est tenue en 2006 à Vérone. En réitérant le rôle que doivent jouer les laïcs pour ordonner la société de manière juste, comme il est dit ci-dessus, il a continué comme suit : «Une attention particulière et un engagement extraordinaire sont exigés aujourd'hui par ces grands défis dans lesquels de larges portions de la famille humaine sont davantage en danger: les guerres et le terrorisme, la faim et la soif, certaines épidémies terribles. Mais il faut également faire face avec tout autant de détermination et de clarté d'intention, au risque de choix politiques et législatifs qui contredisent des valeurs fondamentales et des principes anthropologiques et éthiques enracinés dans la nature de l'être humain…”.[27]

Le thème de notre Symposium était “Ce temps est le nôtre” et j’ai donné à mes réflexions canoniques le sous-titre suivant: « faire du Christ le cœur du monde ». Naturellement ce ne sont pas les canons qui peuvent le faire, mais ils contiennent l’identité et les structures fondamentales qui permettent de vivre et d’agir aujourd’hui et pour l’avenir. Il n’y a pas de temps meilleur que celui-ci pour que les Instituts séculiers, conjointement avec d’autres, mais de la manière qui leur est propre, apportent pleinement le Christ et les valeurs de l’Evangile au cœur de notre monde qui souffre.

Sœur Sharon Holland, IHM
Canoniste
Chef de bureau de la CIVCSVA


1 Vêpres du lundi de la deuxième semaine, 3e antienne.

2 A.A.S., 39 (1947) 114-124.

3 A.A.S., 40 (l948) 283-286.

4 A. Gemelli, “Le Associazioni di laici consacrati a Dio nel Mondo,” Secolarità e Vita Consacrata, ed. A. Oberti, Milano: Ancora, l966, pp. 361-442.

5 On trouve des références explicites aux Instituts séculiers in Perfectae caritatis, 1 et 11 et in Ad gentes, 40.

6 Acta Synodalia Sacrosanti Concilii Oecumenici Vaticani II,  Roma (1970-1978) Vol. IV, Pars, V, p. 674.

7 Pour une analyse de l’évolution de Perfetae caritatis 11, voir J. Beyer, De Vita per consilia evangelica consecrata, Roma: Pontificia Università Gregoriana, 1969, 55-58, 295-318.

[1] Paul VI. Discours de clôture lors du Congrès International des Instituts séculiers, 1970, in Documents CMIS, p. 30.

[2] Ibid. p. 32.

[3] Paul VI, Discours à l’occasion du xxve anniversaire de Provida Mater, 1972, in Documents CMIS, p. 35.

[4] Ibid. p. 36.

[5] Paul VI, Discours aux Responsables généraux des Instituts séculiers, 1972, in Documents CMIS, p. 43.

[6] Ibid. p. 43.

[7] Paul VI, Une présence vivante au service du monde et de l’Eglise, l976, in Documents CMIS, p. 48.

[8] Communications 17 (l985) 113.

[9] Communications 2 (l970) 173-174.

[10] Communications 7 (l975) 89-90.

[11] Cette section se trouve dans le Livre II du Code, “Le peuple de Dieu”, comme Section I de la Partie III, “Instituts de vie consacrée et Sociétés de vie apostolique.”  Auparavant les sociétés avaient été incluses sous le même titre que les Instituts religieux et les Instituts séculiers, mais à l’époque du brouillon de l980 elles ont été placées dans la Section II de la Partie III.

[12] J. Beyer, “Les Instituts Séculiers,” in Le Droit de la Vie Consacrée, Paris: Tardy (l988) 215.

[13] Le Code de Droit canonique pour les Eglises orientales de l990 inclut cette distinction dans le canon 399 qui définit les laïcs. Les Instituts séculiers sont traités in CCEO can. 563-569.

[14] Beyer, “Les Instituts,” p. 218.

[15] Gemelli, p. 416

[16] Gemelli, p. 424.

[17] “Hic apostolatus Institutorum Saecularium non tantum in saeculo sed veluti ex saeculo…”. (PF II)

[18]Ibi a Deo vocantur, ut suum proprium munus esercendo, spiritu evangelico ducti, fermenti instar ad mundi sanctificationem velut ab intra conferant...”.( LG 31)

[19] Beyer, p. 230.

[20] L’étude en cours est mise en évidence in Francesco Zenna, ed, Preti cittadini del mondo: La secolarità dei presbiteri, Roma: Paoline, 2004, publié à la suite d’un séminaire patronné par les Prêtres Missionnaires de la Royauté du Christ.

[21] Beyer, “Les Instituts” p. 218.

[22] Jean-Paul II, Exhortation apostolique Christifideles Laici, (30 décembre l988) Vaticano: Libreria Editrice Vaticana, l989.

[23] Jean-Paul II, Exhortation apostolique Vita Consecrata, (25 mars 1996) Vaticano: Libreria Editrice Vaticana, l996.

[24] Benoît XVI, Lettre encyclique Deus Caritas Est (25 décembre 2005) Vaticano: Libreria Editrice Vaticana, 2006. Voir également Emilio Tresalti. “Brèves réflexions sur un paragraphe de l’Encyclique Deus Caritas Est,” Dialogue, 34/48 (2006) 6-8.

[25] DCE, N° 29, avec référence à CL, n° 42.

[26] Benoît XVI, “Discours prononcé au 56e Congrès national d’étude de l’Union des Juristes catholiques italiens,” 9 10 décembre 2006, L’Osservatore Romano 20-27 décembre 2006. Le thème du Congrès était “Les laïcs et la sécularité”.

[27] Benoît XVI, “Discours prononcé à la 4e Conférence nationale de l’Eglise italienne” (Vérone, 16-20 octobre 2006) L’Osservatore Romano 25 octobre 2006.

 

TABLE RONDE:

VIE ET MISSION DES INSTITUTS SECULIERS

La consécration séculière et l’engagement laïc

  1. Je salue cordialement les participants à ce Symposium, également au nom du Conseil pontifical pour les Laïcs, dicastère que j’ai l’honneur de présider, et je remercie les organisateurs de m’avoir invité à présider cette table ronde, invitation que j’ai acceptée avec grand plaisir. Le thème que nous allons affronter, à savoir l’expérience et la mission des Instituts séculiers, va nous confronter une fois encore aux défis que le monde contemporain lance à l’Eglise, avec un accent explicite sur la réponse prophétique que la vie consacrée « plongée dans le monde » est appelée à donner. Dans mon introduction je vais me limiter à présenter trois « flashes » sur les questions cruciales qui interpellent aujourd’hui notre condition de chrétiens, me basant pour ce faire sur le magistère de notre pape Benoît XVI, guide sûr et maître extraordinaire par sa capacité de saisir ce qui est essentiel dans la vie de l’homme.
  1. Je vais partir de l’affirmation du Saint-Père selon laquelle le problème fondamental de l’homme d’aujourd’hui est Dieu, ou mieux, la centralité de Dieu dans sa vie, thème crucial qui tient beaucoup à cœur à Benoît XVI. Ce vieux problème se pose en effet de manière dramatique aux hommes de notre temps. La culture dominante cherche par tous les moyens à faire de Dieu un accessoire encombrant, dérangeant et – somme toute – inutile dans la vie de l’homme. La pensée politiquement correcte dégaine toutes ses armes pour confiner la foi dans le domaine des questions strictement privées. Et dans le monde des sciences, dans les médias, dans le social, Dieu est de plus en plus absent, ou plutôt est le grand Absent. Combien de fois le Pape nous a-t-il parlé de cet « étrange oubli de Dieu » chez l’homme postmoderne ! En effet, malgré les rappels continus à la tolérance, la présence « visible » et explicite de Dieu dans notre monde occidental n’est absolument pas tolérée. Cela semble même être l’unique forme d’intolérance « politiquement correcte ». C’est ainsi que naît une nouvelle forme de totalitarisme, celle d’un laïcisme fondamentaliste, face auquel tous les chrétiens sont appelés à réaffirmer la centralité de Dieu et, par conséquent, la centralité de la foi dans la vie de l’homme, comme la condition indispensable pour la survie de l’humanité. Dans le discours qu’il a adressé aux Evêques suisses au mois de novembre de l’année dernière, le Pape a abordé ce thème critique sans mesurer ses termes et n’a laissé place à aucun doute à ce propos : «Il s’agit de la centralité de Dieu, et pas d’un dieu quelconque, mais du Dieu qui a le visage de Jésus-Christ. Cela est important aujourd’hui. On pourrait énoncer tant de problèmes, qu’il faut naturellement résoudre, mais qui – dans leur ensemble – ne pourront être résolus si Dieu n’est pas placé au centre, si Dieu ne devient pas de nouveau visible dans le monde, s’Il ne devient pas déterminant dans notre vie et n’entre pas dans le monde de manière déterminante, également par notre intermédiaire» (7 novembre 2006). Alors que devons-nous faire ? C’est encore une fois Benoît XVI qui nous suggère la réponse quand, quelques jours avant son élection au Saint-Siège, il affirmait avec passion au cours d’une conférence: «Ce dont nous avons surtout besoin à ce moment de l’histoire, ce sont des hommes qui, par une foi éclairée et vécue, rendent Dieu crédible dans ce monde. Le témoignage négatif des chrétiens qui parlaient de Dieu et agissaient contre Lui a assombri l’image de Dieu et a ouvert la porte à l’incrédulité. Nous avons besoin d’hommes qui regardent droit vers Dieu, apprenant là la vraie humanité [...] Ce n’est que grâce à des hommes touchés par Dieu qu’Il peut revenir près des hommes» (L’Europa nella crisi delle culture, Cantagalli 2005, p. 28). Voilà le défi majeur qui est lancé aux chrétiens du troisième millénaire : vivre en tant qu’hommes et femmes vraiment « touchés par Dieu » ... Et cela devrait être précisément la caractéristique de la vie consacrée.
  1. La deuxième question majeure est celle de notre identité chrétienne. Comment la vivons-nous ? Le monde postmoderne est de plus en plus en proie à une véritable « dictature du relativisme » (Benoît XVI): la vérité n’existe pas, tout peut se réduire et se réduit en effet à être l’objet d’opinions subjectives et de choix qui se valent. C’est la « pensée faible » (Gianni Vattimo), dépourvue du fondement de la vérité, qui domine et engendre des personnalités faibles, des identités confuses, incohérentes et contradictoires. Un processus de « déconstruction » (Jacques Derrida) des fondements mêmes de l’anthropologie née des racines judéo-chrétiennes est en cours. Le nouvel ordre mondial, dont on parle tant, apporte aussi un nouveau vocabulaire dans lequel, fait étrange, justement le mot « identité » est aboli et remplacé par les termes « diversité » et « pluralisme ». Ce climat général conditionne lourdement notre manière de vivre la foi, générant une confusion qui rend incohérente et altère graduellement l’identité de nombreux individus baptisés, qui témoignent de Jésus-Christ de manière de plus en plus opaque, indéchiffrable, peu convaincante… Voilà donc le grand défi que le monde actuel lance à l’Eglise : redonner à notre identité chrétienne (de fidèles laïcs, de consacrés, de prêtres ...) une consistance nouvelle et une force persuasive. Nous devons retrouver aujourd’hui la valeur de notre « être » plus que de notre « faire ». Il y a grand besoin de personnalités chrétiennes fortes, pleinement conscientes de leur vocation et de leur mission. Pour les consacrés, cela implique avant tout la fidélité au charisme de leur Institut, vécue pleinement. Le fondement de cette autoconscience chrétienne renouvelée est le sacrement du baptême. C’est en effet du baptême que procèdent toutes les vocations spécifiques aux divers états de vie. Et le but ultime de toute formation chrétienne authentique est précisément d’aider les fidèles à redécouvrir le sens du baptême dans leur vie (cf. Christifideles laici, N° 10). Le pape Benoît XVI a dit récemment à ce propos: «Le sacrement du baptême [...] est réellement mort et résurrection, renaissance, transformation en une vie nouvelle. C’est ce que note Paul dans la Lettre aux Galates : « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi » (2, 20). C’est ainsi qu’a été transformée mon identité essentielle par le baptême et je ne continue à exister que dans ce changement» (Vérone, 19 octobre 2006). Ce dont les chrétiens ont aujourd’hui le plus besoin, c’est le courage d’être eux-mêmes, la capacité de savoir reconnaître l’essentiel de leur condition de baptisés et de le vivre jusqu’au bout. Nous n’avons pas le droit de couver des complexes d’infériorité envers le monde laïciste, au contraire nous devons être fiers de notre identité, conscients de la grandeur du don que nous avons reçu.
  1. La troisième question majeure qui interpelle les chrétiens d’aujourd’hui, c’est la mission, à savoir notre présence incisive – en tant que disciples du Christ – dans les aréopages d’un monde qui cherche par tous les moyens à nous réduire au silence, à nous rendre socialement invisibles. Dans le monde globalisé des grands nombres, les chrétiens sont de plus une minorité qui vit comme dans la diaspora. C’est une situation décourageante et dans laquelle on risque vraiment de voir se répandre un « christianisme fatigué » (Benoît XVI), « éteint », médiocre, accommodant face à la mentalité du monde et prêt à accepter des compromis avec les diktats de la culture dominante.

Mais – il est bon de le rappeler – ce n’est pas la loi des grands nombres qui détermine le sort de l’Evangile dans le monde. Comme le disait avec sagesse l’écrivain italien Vittorio Messori il y a quelques années déjà, pour nous, chrétiens, le vrai problème n’est pas d’être minoritaires, mais de devenir marginaux, négligeables. Le sel est minoritaire, mais il donne de la saveur à la nourriture ; le levain est minoritaire, mais il fait fermenter une grande quantité de pâte. De nos jours, par manque de courage et par médiocrité, nous, les chrétiens, devenons de plus en plus marginaux, insignifiants, inutiles : un sel qui ne donne plus de goût, un levain qui ne fermente plus, une lampe éteinte (cf. V. Messori, in Riscoprire la Confermazione, Città del Vaticano 2000, p. 22). Une présence chrétienne incisive et missionnaire implique le courage d’aller à contre-courant face à la pression de la culture dominante. Et lorsque le pape Benoît XVI cite les « minorités créatives » dont parle Arnold Toynbee  – minorités décisives pour le sort du monde – il veut nous rappeler que c’est précisément là la mission que les chrétiens doivent remplir dans le monde contemporain. Etre une minorité ne doit donc pas nous décourager, mais nous conforter dans la vérité de l’Evangile: la croissance du royaume de Dieu dans le monde ne suit pas le critère de la quantité, elle se produit par la « faible force » du grain de moutarde évangélique.

Aujourd’hui il est urgent de redevenir des chrétiens vivant leur foi avec joie, avec enthousiasme, avec un élan missionnaire. Comme le prouvent les Journées Mondiales de la Jeunesse. Et comme le prouvent les mouvements ecclésiaux et les nouvelles communautés que l’Esprit Saint donne à l’Eglise, grâce auxquels tant de fidèles laïcs, hommes et femmes, jeunes et adultes, ont découvert ou découvrent la beauté d’être chrétiens et la joie de la communiquer. Le point crucial de l’évangélisation de notre temps – comme nous le rappelle constamment Benoît XVI – c’est précisément ceci: prouver à l’autre que le christianisme n’est pas un fardeau insupportable fait d’interdictions, une cage qui emprisonne l’homme, mais un projet de vie positif et fascinant qui rend vraiment heureux. Alors il vaut la peine de nous demander comment nous vivons notre consécration au Seigneur par les conseils évangéliques. Le Visage du «plus beau des hommes» (Ps 45) apparaît-il vraiment dans notre vie?

  1. Le monde postmoderne ne se réduit heureusement pas aux défis qu’il lance et aux dangers qu’il provoque. Et parmi les signes d’espérance qui ne manquent pas aujourd’hui, il faut signaler « une nouvelle saison d’association de fidèles laïcs » dont a tant parlé le serviteur de Dieu Jean-Paul II, voyant là l’expression d’un nouveau « printemps de l’Esprit » à l’aube du troisième millénaire de l’ère chrétienne (cf. Christifideles laici, 29; Redemptoris missio, 86). A partir des charismes suscités par l’Esprit Saint dans l’Eglise de notre temps sont nés et continuent de naître de nombreux mouvements ecclésiaux et de nouvelles communautés au sein desquels tant de fidèles laïcs trouvent ou retrouvent le « goût de Dieu », le « goût de la foi » et le goût d’une vie chrétienne vécue comme une radicale sequela Christi. D’où la découverte, pour nombre d’entre eux, de la valeur que revêtent les conseils évangéliques également pour les laïcs qui vivent dans les conditions ordinaires du monde, et le désir d’y adhérer au moyen de promesses et d’engagements, mais toujours de nature privée (contrairement à la vie consacrée proprement dite). Presque tous les mouvements ecclésiaux ont généré ces nouvelles formes de vie laïque suivant les conseils évangéliques, dont le témoignage est particulièrement fort et persuasif. Ce sont les nouveautés par lesquelles l’Esprit Saint continue de nous surprendre (cf. Testimoni della ricchezza dei doni, PCPL Città del Vaticano 1992). De ces charismes naissent également de nouvelles formes de vie communautaire où cohabitent (séparément), à l’intérieur de la même communauté, tous les états de vie et qui ressemblent parfois beaucoup aux « nouvelles formes de vie consacrée » dont parle l’Exhortation apostolique postsynodale Vita consecrata (N° 62). Il s’agit de nouveautés qui requièrent un discernement sensé de l’Eglise et un accompagnement paternel, ce que le Conseil Pontifical pour les Laïcs garantit, en collaboration avec la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique. De nos jours, la frontière entre la vie laïque et la vie consacrée tend à devenir de moins en moins nette et l’on constate de plus en plus une complémentarité des divers états de vie au sein de l’Eglise (cf. A.M. Sicari, “Diversità e complementarità degli stati di vita nella Chiesa, in: Tutti tralci dell’unica vite, PCPL Città del Vaticano, 1994, pp.17-36). La clarté de l’identité de la vocation et de la mission de chacun devient donc de plus en plus importante. Aujourd’hui, vous, membres des Instituts séculiers, n’êtes plus les seuls à vivre les conseils évangéliques au cœur du monde. Vous êtes accompagnés d’un cortège d’hommes et de femmes qui, comme vous, ont décidé de tout miser sur l’Evangile, tout en conservant leur identité laïque.

Je vous remercie de votre attention, dans l’espoir que mes réflexions soient utiles à cette table ronde.

Archevêque Mgr Stanisław Ryłko

Président du

Conseil pontifical pour les Laïcs


Parle-moi de ton Instituts Séculier

Merci, Votre Excellence, pour vos propos qui introduisent parfaitement la table ronde.

En commentant hier l’A Diognète, le Pr Pizzolato a cité la requête contenue dans le document : « Parle-moi de ton Dieu », et la réponse « Je vais te dire comment nous l’adorons ».

Permettez-moi de paraphraser cette requête : parle-moi de ton Institut séculier, je vais te dire comment nous vivons.

Nous allons faire notre tour du monde en utilisant un spoutnik rapide.

Chacun parlera de la particularité de son vécu. Nous allons nous rendre tout d’abord aux Philippines et demander à Priscilla Rillera de l’Institut Missionarie della Regalità di Cristo de nous raconter son expérience. Son intervention est basée sur l’espérance tournée vers l’avenir, une espérance qui plonge ses racines et trouve sa force dans l’Eucharistie. Comme le dirait Antoine, père du monachisme, elle trouve sa force en respirant le Christ pour se traduire en témoignage, en annonce de la parole de Dieu.

Un témoignage silencieux, fait de petites démarches pour témoigner du Christ en toute occasion afin que le Christ devienne le souffle de la terre philippine, terre de contrastes entre la richesse et la pauvreté, le bien-être et la misère, la beauté et la pollution, l’indifférence et la recherche de Dieu.

Une terre fertile grâce à l’enthousiasme des jeunes et à la sagesse des anciens.

Ensuite nous revenons  en Europe et donnons la parole à Emilio Sanchez, membre des  Cruzados de Santa María, avocat engagé à servir là où sont vécues les conséquences de tant de drames de la société opulente, l’immigration illégale, la traite des femmes, les trafics de stupéfiants, la crise de la famille.  Emilio sert à l’école du Seigneur.

Il sert la dignité des personnes, même quand elles sont submergées par le mal, en faisant passer, par le service de sa vie entièrement consacrée, un message de salut et d’espérance.

Par son témoignage, Emilio nous dit que nous avons beaucoup à apprendre des pauvres.

Après nous donnons  la parole à Jolanta Szpilarewicz de l’Institut Niepokalanej Matki Kosciola.

Nous connaissons bien les drames vécus par l’Eglise du silence, notamment grâce à Jean-Paul II. Dans la société postcommuniste, l’Institut de Jolanta s’est engagé à apporter une contribution significative à la découverte de ses racines chrétiennes et à l’évangélisation de l’Europe de l’Est, à travers la diakonie de la vérité et l’engagement culturel.

Donc, nous allons maintenant en Afrique. Perpétue Kakese vient du Congo, de l’Institut Ausiliarie Missionarie Agostiniane (A.M.A.) Je voudrais souligner un élément fondamental de son intervention, à savoir la maternité dans la culture africaine. La femme est toujours considérée comme la mère qui protège la vie, la famille, la société, les valeurs.

La maternité est un aspect propre à la femme en tant qu’expérience du corps qui donne, engendre, protège, nourrit, mais est aussi le symbole le plus élevé que nous offre la nature en ce qui concerne le soin de la vie qui grandit, la recherche de la communion et la gestion de la coresponsabilité.

Nous irons maintenant en Amérique du Nord, plus précisément au Canada. Nous donnons la parole à Denise Dubé des Oblates Missionnaires de Marie Immaculée, qui, dans un monde opulent et sécularisé où les valeurs de l’amour, de la vie, de la religion, du silence sont réinterprétées, choisit d’aller à contre-courant et exprime le cœur de son engagement par une phrase de Mère Teresa de Calcutta, l’humanisation conduit à la divinisation, et choisit de transmettre à toutes les personnes qu’elle rencontre le seul message qui compte: « Dieu existe et t’aime ».

Enfin, la dernière intervention est celle de l’Amérique Latine. Nous donnerons la parole à Cecilia Comuzzi, Argentine, de l’Institut Misioneras Apostólicas de la Caridad, qui travaille auprès des adolescents et de leurs familles, dans un contexte où les jeunes sont très nombreux. Travailler parmi eux, c’est comme choisir l’autoroute préférentielle pour construire un monde de paix et de dialogue entre les cultures.

Sœur Enrica Rosanna F.M.A.

                                                                                  Secrétaire adjoint de la CIVCSVA


C’est avec gratitude que je félicite la CMIS d’avoir choisi de célébrer le 60e anniversaire de Provida Mater Ecclesia en écoutant les voix des divers continents, parce que la recherche de la vocation doit s’enraciner dans une connaissance sérieuse et honnête des besoins de l’Eglise et de la communauté des hommes et des femmes où elle est vécue.

Je suis presque sûre que ce que j’ai à dire sur l’Asie, et en particulier sur les Philippines, ne sera pas très différent de la situation d’autres pays en développement. La situation actuelle de notre monde global, qui est en crise et souffre malgré les grandes innovations dans le domaine de la science et de la technologie, s’étend à l’Asie, aux Philippines. Je voudrais parler de la réalité des Philippines en montrant ses caractéristiques, telles qu’elles sont immédiatement perçues par tout visiteur étranger; c’est-à-dire un pays aux réalités conflictuelles, pleines de contrastes:

  • Entre la richesse et la pauvreté –on voit des gratte-ciel en verre et des centres commerciaux grandioses à côté de bidonvilles.
  • Entre le bien-être et la misère – la capitale et les grandes villes semblent tout avoir, mais les banlieues ont de grosses carences de services sanitaires, raison pour laquelle des maladies curables, comme la tuberculose, se répandent amplement.
  • Entre la modernité et le passé qui survit - en effet il n’est pas rare de trouver à Manille, la capitale, la technologie la plus moderne à côté de vieux outils traditionnels.
  • Entre le sens des affaires et l’apathie – on trouve des rangées de boutiques “sari-sari” (boutiques de quartier, N.d.T.) et de nombreux marchands ambulants dans toutes les rues, et pourtant la majeure partie de la population vit en se contentant de peu.
  • Entre une nature somptueuse et la pollution – La nature est d’une richesse inestimable: on trouve des forêts vierges à Mindanao, des montagnes et des volcans célèbres à Luzon. Et pourtant il y a une pollution effrayante, due en partie au smog produit par les vieux moyens de transport en commun et par les taxis en circulation. La pollution est aussi provoquée par les décharges en plein air où les ordures s’amoncellent comme des « montagnes fumantes ».
  • Dans la politique, entre les conservateurs de la classe politique en place et les guérillas du Nord qui sont encore liées à des idées obsolètes, mais défendent les pauvres qui n’ont ni voix ni pouvoir.
  • Et dans la religion il y a un contraste entre un catholicisme très vivant et d’autres formes de religiosité populaire comme la dévotion à l’Enfant Jésus (Signor Santo Niño), la prolifération d’autres Eglises indépendantes comme l’Eglise nationale, l’Iglesia ni Kristo, et autres sectes…

Dans cette situation de réalités contrastantes, à laquelle vient s’ajouter l’indifférence de l’Etat envers les gens, en particulier envers les pauvres, les laïcs consacrés doivent apporter l’espérance. Ce n’est pas nous qui allons désespérer et “renoncer”. Témoigner de notre foi dans ce pays dont le peuple est enveloppé de nuages d’incertitude et d’impuissance, cela signifie proclamer avec constance et insistance la présence du Christ. Par notre style de vie, nous aidons notre peuple à découvrir la plénitude de la vie en Dieu. C’est là un grand défi à relever. Et cela me fait penser à une fleur asiatique, une des plus belles du monde, la fleur de lotus, qui pousse dans la boue et se projette vers le soleil. Comme la fleur de lotus, nous devons être capables de fleurir au milieu des difficultés et d’apporter la beauté autour de nous. Nous devons être capables de nous libérer de cette situation désespérée, pour pouvoir libérer aussi les autres, et nous tourner vers le Créateur : « …Un aveugle peut-il guider un aveugle? » (cf. Lc 6, 39).

Cela pourrait signifier qu’il faut choisir d’être au milieu de la minorité, dans ce monde où le pouvoir, l’argent, le succès et l’apparence offrent plus d’attraits et sont souvent les facteurs qui comptent.

Cette situation ne nous décourage pas, mais bien au contraire conforte la « vérité » de cet univers, que seul Dieu peut réordonner. Il l’a créé, l’a sauvé en nous envoyant Son Fils bien-aimé. Et Son Fils a promis qu’Il reviendra pour régner sur lui. Nous y croyons ! Et cela nous pousse à aller de l’avant, à jouer notre rôle comme « instruments » et témoins de Sa Parole. Selon l’exemple de Jésus, nous sommes appelés à infuser du courage en tous ceux qui nous entourent: « Lève-toi, prends ton grabat et marche » (Jn 5, 8) dit-il à l’infirme près de la fontaine de Bethzatha; « Va, ton fils vit! » (Jn 4, 50) dit-il à l’officier royal à Capharnaüm, et à la pécheresse: »Tes péchés ont été pardonnés” (Lc 7, 48).

Nous luttons pour ne pas perdre notre enthousiasme de peur d’être jugés comme l’Eglise d’Ephèse dans le Livre de l’Apocalypse: « Mais j’ai contre toi que ta ferveur première, tu l’as abandonnée » (Ap 2, 4).

Je pense que les gens autour de nous sont plus sensibles à nos actions qu’à nos paroles. Lorsque nous touchons la vie de ceux qui nous entourent ou de ceux que nous rencontrons chaque jour, nous faisons vraiment la différence. Notre témoignage consiste à donner vie au Christ qui est en nous. Jésus a dit, dans une de Ses paraboles : « L’homme bon, du bon trésor de son cœur, tire le bien … » (Lc 6, 45). C’est dans les contacts personnels, dans les relations interpersonnelles, dans les rapports avec les autres, y compris avec notre famille, que nous pouvons être plus efficaces pour « proclamer » le Royaume; pas vraiment par les paroles, dont le monde semble être rassasié, mais par notre manière d’être. De petits gestes, de petites actions, des tâches humbles et durables! Par conséquent nous avons absolument besoin d’être fortifiés, de rester efficaces malgré les très nombreuses difficultés auxquelles nous nous heurtons. Et nous puisons notre force, notre nourriture, dans l’Eucharistie; la disponibilité fidèle, constante et miséricordieuse du Christ pour nous ... et aussi pour tous ceux qui Le reconnaissent !

Etre nourris par le Christ nous permet de renoncer à d’autres nourritures qui, comme je le disais tout à l’heure, sont aujourd’hui beaucoup plus attrayantes: le pouvoir, l’argent, le prestige, le succès et même la beauté physique ! Certes, elles sont importantes et immédiates, facilement repérables sans effort. Dans ce cas, la séduction, le manque de sincérité et l’hypocrisie peuvent prospérer aisément. Mais nous devons nous armer de patience... parce que nous savons que « par leurs fruits, ils seront reconnus! » Il faut être patient dans l’attente, dans l’espérance, patient en s’en remettant uniquement à Dieu.

La crise en cours dans le monde et aux Philippines est sans doute due en partie au manque d’intériorité, de profondeur et de racines. Comme nous le savons bien, tout cela nous vient du Christ.

L’engagement de notre vie prophétique ne peut qu’être le fruit de notre contemplation de Dieu, une spiritualité de la prière ... qui est aussi la capacité d’écouter, la capacité de rester en silence. Mais il faut faire attention à ne pas tomber dans le piège de croire que notre contemplation de Dieu dépend de nos sentiments! En effet, il est facile de trouver des excuses pour éviter de faire ce que nous devons faire quand nous n’avons pas envie de le faire.

Nous devons apprendre à écouter Dieu et Son inspiration, en entrant dans la Personne du Christ et Ses Paroles. Il faut dévorer Ses Paroles. Il faut entrer dans le mystère de Dieu ... ce dont nous avons peut-être peur ! Ce faisant, l’Evangile nous brisera forcément pour nous reconstruire ensuite ! Il est indispensable de changer. Et nous ne sommes pas prêts à ce changement dont nous ignorons tout. N’est-il pas plus facile de vivre avec le démon que nous connaissons plutôt que d’aller vers un démon que nous ne connaissons pas ?

Nous demandons le don du silence et de la mansuétude nous permettant d’aller dans le désert pour y recevoir un cœur nouveau … et être capables de découvrir la nouveauté dans notre vie. Nous vivons au milieu de contrastes, de confusion, de déceptions et de l’exaspération de certains individus, mais nous continuons à placer Jésus au cœur de notre vie. Pour ce faire, nous avons besoin d’une grande capacité de trouver la paix en nous, d’être en paix avec nous-mêmes. Avec cette paix intérieure, nous pouvons trouver la foi et la force de rester fidèles.

Cela signifie proclamer le Christ par la contemplation et l’apostolat, ce qui exige une forte dose d’humilité, parce qu’il n’est pas facile de reconnaître et d’accepter l’échec. Cependant, la foi nous enseigne aussi la miséricorde de Dieu et nous aide à comprendre notre humanité ; nous avons ensuite le courage de demander pardon et de pardonner, et de recommencer, de nous relever après chaque chute! Nous marchons sur terre comme des pèlerins, aux côtés du reste de l’humanité, reconnaissant nos limites en tant que créatures, pauvres et vulnérables comme toutes les autres, mais témoignant d’un Dieu qui, dans Son amour immense, nous a envoyé Son Fils pour nous accompagner dans ce voyage.

Les consacrées philippines appartenant à l’Institut séculier Missionnaires de la Royauté de Notre Seigneur Jésus-Christ travaillent quasiment dans tous les secteurs: on trouve des avocates, des dentistes, des optométristes, des conseillères provinciales, des assistantes sociales, des directrices d’écoles diocésaines, des psychologues, des comptables, des secrétaires, des professeurs et des enseignantes. “Leur tâche première et immédiate ... c’est la mise en oeuvre de toutes les possibilités chrétiennes et évangéliques cachées, mais déjà présentes et actives dans les choses du monde. Le champ propre de leur activité évangélisatrice, c’est le monde vaste et compliqué de la politique, du social, de l’économie, mais également de la culture, des sciences et des arts, de la vie internationale, des mass media…” (Evangelii nuntiandi, 70).

Nous sommes conscientes de notre coresponsabilité aux côtés de l’Eglise, que nous aidons et servons, sans chercher refuge dans le sacré, mais en essayant au contraire de vivre une vie vraiment séculière, non pas de manière triomphale mais au sein de la minorité.

Cela signifie aussi améliorer la dimension civique de notre vie sociale, ouverte à de nouvelles formes d’initiatives visant le bien de la communauté tout entière et au service de notre village local. Toujours attentives et privilégiant les pauvres que l’Evangile appelle « heureux » car « le Royaume de Dieu leur appartient ». Nous sommes prêtes à apprendre d’eux car nous savons que leur faiblesse et leur impuissance peuvent nous montrer le Royaume de manières différentes. Et dans mon pays, nous sommes entourés de ces pauvres. Ils peuvent épuiser notre temps, nos efforts et nos ressources. Et pourtant, la générosité de Dieu et Sa solidarité envers les nécessiteux ne pourront jamais être égalées.

Vu la situation du pays, il y a souvent des conflits entre les parties : entre les travailleurs et les employeurs, entre les squatters et les propriétaires, entre les militaires et le gouvernement qu’ils essaient de renverser, et ainsi de suite. En tant que personnes consacrées, nous tâchons toujours de défendre la vérité et de lutter pour ce qui est juste.

Pour conclure, je voudrais dire que c’est aux Philippines que se trouve l’unique Eglise catholique d’Asie. Il y a dix ans, le pays était presque entièrement catholique – exception faite de 4% de musulmans dans le sud du pays. Aujourd’hui, les Philippines comptent plus de catholiques que n’importe quel pays européen. “En nombre de baptêmes, les Philippines battent l’Italie, l’Espagne, la France et la Pologne réunies” (Sandro Magister, “C’è un nuovo cristianesimo che conquista il sud del mondo. Ma l’Europa non lo sa” (Un nouveau christianisme conquiert le sud du monde. Mais l’Europe ne le sait pas), www.chiesa.espressonline.it).

Et il continue comme suit: “Au milieu du siècle il est probable que les Philippines seront le premier pays du monde quant à la population catholique, avec 130 millions de fidèles.”.

Ce n’est naturellement pas grâce à nous, mais l’appel que nous avons reçu nous amène à aider notre peuple à persévérer dans la foi, de même que nous nous efforçons de vivre notre vocation en restant fidèles à nos engagements. A la fin, nous pouvons seulement dire: « Nous sommes des serviteurs quelconques. Nous avons fait seulement ce que nous devions faire » (Lc 17, 10).

Nous n’attendons pas de récompense, malgré les promesses du Christ: « Celui qui a mes commandements et qui les observe, celui-là m’aime : or celui qui m’aime sera aimé de mon Père et, à mon tour, moi je l’aimerai et je me manifesterai à lui” (Jn 14, 21). Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que vous voudrez, et cela vous arrivera » (Jn 15, 7).

Nous espérons simplement faire partie de ceux pour lesquels Jésus a adressé cette prière à Son Père: « Père saint, garde-les en ton nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous sommes un. Je ne te demande pas de les ôter du monde, mais de les garder du Mauvais. » (JN 17, 11, 15).

Merci à tous.

Priscilla Rillera

Missionarie della Regalità di Cristo


Je salue tous les participants de ce Symposium. Je vais essayer de répondre aux questions qui m’ont été posées sur ma réalité quotidienne et d’expliquer comment je tente de relever les défis qui me sont lancés dans l’exercice de ma profession d’avocat.

Je travaille comme avocat en Italie depuis 2001, bien que j’aie fait mes études de droit en Espagne. En 1998 je suis venu en Italie pour terminer un doctorat de recherche en droit pénal pour mineurs. Grâce à la reconnaissance des diplômes dans les pays de l’Union européenne, le barreau de Rome a reconnu mon diplôme espagnol et j’ai donc pu m’installer en Italie.

Je travaille dans une étude avec six autres avocats. Je m’occupe principalement de deux secteurs professionnels très différents. L’un d’eux est l’assistance légale aux entreprises espagnoles en Italie, dans le cadre de la législation sur les étrangers, du droit pénal et du droit de la famille.

Malheureusement une des questions les plus conflictuelles que doit affronter aujourd’hui l’Europe est le problème de l’immigration. Dans nombre de pays du monde les conditions minimales pour pouvoir vivre, se développer au niveau professionnel et humain, pour entretenir une famille n’existent pas. Les gens de ces pays font donc l’impossible pour venir en Europe, en Italie, dans l’espoir d’un avenir meilleur. La majorité d’entre eux rentrent illégalement, payant une grosse somme d’argent aux mafias, et s’installent en Italie dans la clandestinité, dans l’espoir d’obtenir un permis de séjour. Cette situation engendre beaucoup de problèmes au niveau légal, comme par exemple les procédures d’expulsion, les procédures pénales dans le cas de permanence illégale en Italie, les emplois peu rémunérés et sans garantie en l’absence d’un contrat de travail régulier, l’installation dans des appartements sans bail de location, dans la crainte constante de voir arriver la police, le manque d’accès aux soins, etc. Je dois reconnaître qu’il ne m’est pas toujours facile de travailler dans ce secteur. Outre les problèmes légaux, il y a la situation personnelle, familiale, très compliquée et parfois dramatique. La plupart de ces personnes ne comprennent pas pourquoi elles ne peuvent pas rester en Italie vu qu’elles n’ont rien fait de mal; la seule chose qu’elles veulent, c’est de pouvoir continuer à travailler, et elles se demandent pourquoi l’Etat ne leur délivre pas un permis de séjour. Parfois c’est très dur quand, comme avocat, je ne peux rien faire et ne puis empêcher qu’elles soient rapatriées par la force dans leur pays d’origine.

Dans le cadre pénal, j’assiste légalement des personnes incarcérées pour trafic international de drogue. Ce sont généralement des personnes très jeunes provenant d’Espagne ou d’Amérique latine et qui, pour de l’argent, acceptent d’introduire de la cocaïne ou autres drogues en Italie. J’assiste actuellement une quinzaine de personnes incarcérées, âgées de 20 à 35 ans. La plupart d’entre elles sont des jeunes filles ou des femmes qui ont une famille dans leur pays d’origine et qui acceptent ce genre de travail parce qu’elles vivent dans des conditions précaires et affrontent de graves problèmes économiques. Je dois dire que ces « courriers de la drogue » sont souvent « vendus » et dénoncés à la police par les trafiquants eux-mêmes, qui les chargent de transporter de la drogue. Travailler comme avocat dans ces milieux n’est ni facile ni plaisant, surtout quand je dois contacter la famille du détenu, la mère ou le père, qui ne sont généralement au courant de rien, pour leur annoncer que leur fils, leur mari ou leur frère est incarcéré en Italie.

Dans le cadre du droit de la famille et des mineurs, je dois assister des couples ayant de problèmes de séparation, de reconnaissance de paternité, de procédures d’enlèvement international de mineurs, à savoir quand un des parents s’est enfui avec ses enfants dans un autre pays sans en informer son conjoint. Il est parfois plus dur d’affronter les problèmes familiaux que les cas pénaux. Les problèmes familiaux sont très compliqués, surtout quand il y a des enfants. Il en est de même pour les mineurs qui commettent des délits. La plupart d’entre eux proviennent de familles où ils n’ont reçu aucune éducation et où ils ont vécu des épisodes de violence domestique. Le degré de récupération, d’insertion sociale de ces mineurs est très bas et nombre d’entre eux finissent en prison à l’âge adulte.

Comment fais-je face à cette réalité, en partant de ma vocation de membre d’un Institut séculier?

En premier lieu, je dois bien faire mon travail. Les problèmes légaux des personnes ne peuvent être résolus seulement en priant. Il faut étudier, se former continuellement, intervenir dans les tribunaux avec compétence. Dans le droit pénal, l’avocat a entre ses mains la liberté du détenu, de la personne. J’ai rencontré des gens qui ont fait des mois, voire des années de prison, parce que leur avocat n’avait pas été à la hauteur professionnellement. Dans le cadre du droit de la famille, si l’avocat est compétent les problèmes légaux d’un couple peuvent toujours se résoudre de manière pacifique, évitant des dommages majeurs, des frais inutiles, … il doit au moins essayer.

Ensuite, il faut reconnaître que chaque être humain, même un criminel, a une dignité, raison pour laquelle il faut le défendre en tant que personne, dans tous les sens. Ce qui est parfois difficile quand on se trouve devant un individu qui n’est pas conscient de cette dignité, qui l’a perdue de son propre gré ou à qui on l’a fait perdre, qui ne veut pas la reconnaître. Cela m’arrive assez souvent quand je dois défendre les prostituées. Avec certaines d’entre elles, il est inutile d’affronter le thème de la dignité pour chercher d’autres manières de vivre. Cela m’arrive aussi avec des personnes qui ont eu une vie tellement difficile dans leur pays d’origine qu’elles sont prêtes à supporter n’importe quel type d’exploitation sans rien dire, parce qu’elles pensent n’avoir droit à rien d’autre. Il faut aussi savoir que l’application stricte de la loi peut être injuste dans certains cas, quand elle lèse la dignité concrète et personnelle de la personne. Et nous abordons là un thème très difficile pour les avocats : savoir conjuguer le principe fondamental dans un Etat de droit, l’application de la loi, avec les exigences du droit naturel, de l’équité, de la charité, de la miséricorde.

Troisièmement, je crois qu’il faut aussi apporter un message spirituel, mais un message spirituel qui ne doit pas être de la catéchèse. Un message d’espérance, d’amour pour la vie, d’envie de recommencer même si on a commis des erreurs graves ou si on se trouve dans une situation très compliquée et difficile. Que nous ne sommes pas seuls, qu’il y a toujours « Quelqu’un » qui nous regarde, qui nous connaît, nous pardonne et surtout nous donne la force et la grâce nécessaires pour aller de l’avant. Il y a des personnes à qui je peux me permettre d’apporter ce message directement avec les mots ; il y en a d’autres à qui je peux le communiquer uniquement par ma vie. Et si le message d’espérance n’est pas bien reçu ou est rejeté, ce qui arrive parfois, il reste toujours la prière. Prier Dieu pour tous ceux que nous croisons sur notre chemin.

Emilio Sanchez

Cruzados de Santa María


La présence des Instituts séculiers dans les pays de l’Europe de l’Est

Je m’appelle Jolanta Szpilarewicz et suis membre de l’Institut de la Mère Immaculée de l’Eglise, d’origine polonaise.

Je vais essayer, dans ce bref discours, de tracer la situation des Instituts séculiers en Europe de l’Est, communiste jusqu’à une époque récente, et de définir les défis que doivent actuellement relever les membres des Instituts séculiers. Je parlerai ensuite des réponses qu’apportent les Instituts séculiers à ces défis. Enfin, je parlerai de mon expérience personnelle.

Les pays de l’Europe de l’Est ont eu une expérience commune, celle de vivre sous le joug d’un système athée, qui combattait la religion et l’Eglise. Pour maintenir l’ordre, basé sur le mensonge et la violence, le gouvernement totalitaire nécessitait un système militaire et policier, comptant de nombreux indicateurs qui pénétraient les différents groupes, en particulier ceux intellectuels. Ceux qui servaient le système, avec l’usage du mensonge, des menaces et du chantage ont dans nombre de cas détruit la conscience humaine. Ils craignaient cependant les personnes qui n’avaient pas peur d’eux. Un ennemi étranger existait à cette époque, menaçant la foi en Dieu, en l’Eglise, en l’homme et sa dignité. Mais de nombreuses personnes, religieuses et laïques, motivées par la foi ou par l’amour pour leur pays, ont refusé de se soumettre à ce système de violence, payant un prix élevé comme la perte de leur emploi, de leur santé, de leur liberté, voire de leur vie. D’autre part, la plupart des gens acceptaient passivement cette manière de faire au nom de la loi parce que le gouvernement protecteur leur garantissait un travail et n’acceptait aucune initiative ou idée personnelle, mais uniquement la subordination à l’ordre existant. Le système communiste a provoqué de grosses dévastations, notamment chez l’homme lui-même, transformé en homo sovieticus, héritier d’une création isolée de la source de la vérité et de la vie, Dieu, son Créateur.

Dans de telles conditions, s’ils étaient identifiés, les membres des Instituts séculiers perdaient au mieux leur travail ou étaient confrontés à d’autres types de répression. Ils pouvaient témoigner de leur foi dans les situations de la vie ordinaire, en vivant selon l’Evangile, souvent engagés dans des groupes de l’élite catholique.

Après la chute du communisme, la pensée laïque, libérale, s’est rapidement répandue dans les pays de l’Europe de l’Est. Il est apparu que la foi traditionnelle, pas assez profonde, la religiosité vécue comme une habitude, n’a pas résisté aux tendances relativistes. Les connaissances en matière religieuse, malgré les nombreux efforts de catéchèse, l’enseignement du catéchisme dans les écoles primaires et secondaires, sont restées au niveau de celles d’un enfant à sa première communion. La foi n’est pas un critère dans les choix de la vie, les comportements des individus à son égard sont sélectifs. Le critère consiste plutôt à savoir ce que l’on veut faire à un moment donné, à identifier les choses pouvant apporter du profit ou pouvant élever la position sociale. Nombre de travailleurs employés dans les grandes entreprise dirigées par le système communiste ne sont pas en mesure de s’adapter à la nouvelle situation économique parce qu’ils ont été habitués à travailler de manière passive, sans prendre d’initiative personnelle. Dans ces groupes, mais pas seulement, la condition de chômeur, inactif, sans initiative, est devenue commune. Approuvée par les parents, apprise par les enfants comme étant un style de vie, cette vie sans espoir s’est transformée en impuissance. Dans le même temps, plusieurs milliers de ressortissants des pays de l’Europe de l’Est ont émigré vers l’Europe occidentale pour chercher du travail. Cela peut être considéré comme un phénomène positif, mais peut aussi comporter des menaces, en particulier pour la famille.

L’histoire différente de ces nations, la puissance de la foi qui y est présente influent sur les différences existant entre elles aujourd’hui. La Pologne et la Slovaquie sont similaires car la dévotion mariale, souvent maintenue dans les familles d’une génération à l’autre, a produit des fruits de fort attachement à Dieu et à l’Eglise. Certains prélats de l’Eglise connus, comme le Primat Wyszinski en Pologne, et de nombreux laïcs et religieux, inconnus mais héroïques, ont soutenu les fidèles à l’époque du régime communiste. Depuis la chute du communisme, de nombreux fidèles assistent à la messe du dimanche, mais n’ont généralement pas l’expérience d’une foi personnelle et ne sont pas capables de résoudre les problèmes qu’ils doivent affronter en tant que chrétiens, en tant que personnes ayant Dieu pour Père.

La République tchèque et l’Allemagne de l’Est ont vécu dans un véritable athéisme. La religiosité traditionnelle n’y a pas été préservée et toutes les lois communistes ainsi qu’un niveau de foi peu élevé ont produit une société très sécularisée. Dans la nouvelle situation postcommuniste, l’Eglise se reconstruit à partir des fondements dans ces pays. Appartenir à l’Eglise est le résultat d’un choix conscient, d’une foi ravivée et d’une meilleure connaissance de la foi catholique.

Les nations chrétiennes appartenant à l’ex-Union soviétique: Lituanie, Lettonie, Biélorussie et Ukraine non seulement ont vécu sous la coercition de ce régime de longues années durant, mais ont subi de lourdes pertes matérielles. Leurs églises ont été détruites ou transformées en cinémas ou dépôts de marchandises. Les personnes âgées ont généralement maintenu leur foi chrétienne comme un trésor précieux et l’ont transmise à leurs enfants et petits-enfants. Lorsque cette longue oppression a pris fin, ces personnes âgées ont commencé à fréquenter la liturgie de l’Eglise et à partager sa vie. Les personnes d’âge moyen et les jeunes de ces pays, dont les horizons ont été limités, par le système communiste, uniquement à l’existence matérielle, sans repères comme les valeurs spirituelles, religieuses, tombent souvent dans l’alcoolisme ou autres addictions.

Pendant toutes ces années difficiles, les laïcs consacrés ont vécu dans les pays de l’Europe de l’Est comme un ferment de religiosité solide et de foi vivante. Certains membres d’Instituts séculiers étaient et sont encore présents, surtout dans le domaine de l’éducation, dans des milieux religieux et laïcs. En vertu de leur travail, leur sphère d’influence inclut des enfants, des jeunes, d’autres enseignants, des éducateurs et des parents. Leur ministère peut être défini comme le service de la vérité quand ils apportent une réponse aux questions existentielles fondamentales qui se posent à l’individu, ou quand, à l’occasion de discussions de groupe et d’échanges de points de vue sur des thèmes délicats comme l’euthanasie ou les couples homosexuels, ils expriment leur opinion et la mettent en pratique par leur comportement. Le diaconat de la vérité est nécessaire pour le bien de l’humanité, ainsi que l’a écrit Jean-Paul II dans sa Lettre Fides et ratio.

Il vaut la peine de remarquer qu’au cours de ces vingt dernières années les différences de comportement dans les sociétés d’Europe de l’Est et de l’Ouest ont quasiment disparu et que leur facilité à accepter les opinions libérales et relativistes les a rendues fort similaires. La culture pop attire les jeunes de l’Ouest comme de l’Est et il est tout aussi difficile pour eux de comprendre le sens des normes morales, et s’ils admettent qu’ils sont croyants, ils séparent souvent la foi de leur vie quotidienne. Les éducateurs consacrés nouent un dialogue avec cette génération. Certains membres d’Instituts séculiers sont également engagés, au niveau institutionnel ou charismatique, dans des milieux pathologiques comme les alcooliques, les femmes et enfants victimes de violence, les homosexuels ou les mères célibataires, cherchant à les aider professionnellement et humainement, à les aider à découvrir leur dignité d’enfants de Dieu.

La culture est aussi un domaine d’action des membres d’Instituts séculiers. Ils prennent des initiatives ou y participent en vue de développer les capacités humaines, les talents, et prennent part à nombre d’activités destinées à soutenir cette sphère de la vie humaine. Dans le domaine social et caritatif également, on peut constater une présence consistante de personnes consacrées séculières d’Europe de l’Est.

Si les Instituts séculiers ont leurs propres activités, par exemple en assumant des responsabilités dans les mouvements ecclésiaux, de nombreux membres sont engagés dans ce domaine, participant au processus d’évangélisation, à la formation au sein de groupes, à la vie de la paroisse ou du diocèse.

Toutefois, la participation des membres des Instituts séculiers de cette partie de l’Europe est encore relativement faible dans le domaine de la vie sociale et politique institutionnelle. Sans doute parce qu’autrefois ce type d’engagement était associé aux négociations avec le système et n’était pas vu d’un bon œil. Il y a aussi une sorte de crainte à assumer ce genre de responsabilité. Mais ici aussi, notre engagement responsable est requis. Il semble que les Tchèques sont moins réticents et timorés à l’égard de l’activité politique et qu’ils pourraient donc l’affronter plus facilement.

J’ai découvert ce style de vie et j’ai entendu l’appel de Dieu au cours de ma formation au sein du mouvement ecclésiastique appelé Mouvement Lumière-Vie, fondé par un prêtre polonais, aujourd’hui Serviteur de Dieu, Fr. Franciszek Blachnicki. Le charisme de ce mouvement consiste à conduire l’homme vers une foi personnelle vivante et à lui offrir une formation orientée vers la maturité chrétienne, processus qui dure toute la vie. Découvrir la présence de Dieu dans Sa Parole, dans les sacrements et dans la communion de l’Eglise, c’est devenu une aventure, un sens à donner à la vie et un don à partager avec les autres. A cette époque, j’ai également rencontré d’autres chrétiens, des jeunes protestants, qui partageaient avec nous la manière d’étudier la Bible et d’en vivre. Ces rencontres œcuméniques, dans le cadre d’une retraite spirituelle, étaient tout à fait naturelles pour nous; elles nous donnaient l’occasion d’échanger des dons spirituels pour nous construire. Par l’intermédiaire de ce mouvement j’ai fait la connaissance de l’Institut séculier de la Mère Immaculée de l’Eglise et j’ai compris que Dieu m’y avait conduite. Vingt-cinq années se sont écoulées depuis mon entrée à l’Institut, et seize depuis mes vœux d’incorporation définitive. En tant que membre de l’Institut, j’ai participé au travail du Mouvement Lumière-Vie de longues années durant, travaillant dans le domaine de la formation, en particulier avec les jeunes. Les structures du Mouvement donnent une grande place aux laïcs et grâce à leur engagement dans cette activité, la responsabilité à l’égard de l’Eglise grandit en eux.

Je vis à Rome depuis plus de 17 ans pour mon travail à la Fondation Jean-Paul II. Plusieurs programmes de cette Fondation concernent les domaines de la foi et de la culture. J’ai pris part à la préparation de divers congrès internationaux d’historiens de l’Europe de l’Est et à d’autres programmes destinés à renforcer l’héritage des racines chrétiennes communes. Les donations faites à la Fondation sont en grande partie utilisées pour octroyer des bourses d’études aux jeunes des anciens pays soviétiques. Après avoir terminé leurs études, ils rentrent dans leur pays pour partager avec leurs compatriotes non seulement les connaissances acquises, mais aussi des valeurs spirituelles.

Les nombreux contacts avec les laïcs, qui permettent de les connaître, de dialoguer, de participer à leur vie, à leurs joies et à leurs peines – souvent par la prière – donne à mon travail de secrétariat une dimension personnelle. Leur engagement social, caritatif, pour lequel ils trouvent du temps malgré leurs nombreuses responsabilités au sein de leur famille et de leur profession, stimule mes efforts. Je suis sûre qu’il vaut la peine d’être ouvert, proche des gens, pour dépasser ses propres habitudes et affronter de nouveaux défis.

 

Jolanta Szpilarewicz

                                                                                              Niepokalanej Matki Kosciola


 

Je réponds au nom de Perpétue Kakese Bingibyage, je suis membre de l’institut séculier des Auxiliaires Missionnaires Augustiniennes (A.M.A.); je viens de la République Démocratique du Congo (RDC) ex Zaïre, précisément à Lubumbashi dans la région du Katanga. Mon milieu de vie se situe entre deux pôles: d’une part l’expérience dans l’enseignement au Lycée en RDC pendant dix ans et d’autre part, la vie estudiantine romaine à l’Université Pontificale Urbaniana.

La RDC vient de passer une période historique à travers les premières élections démocratiques après 40 ans. Du point de vue historique le Katanga est une province qui se situe au sud de la RDC. « S’il y a une Province dont le nom n’est pas passé inaperçu dans l’histoire du Zaïre, l’actuelle République Démocratique du Congo, c’est bien le Katanga (Shaba): de l’époque coloniale à la « période de transition » vers la troisième République en passant par les années de l’indépendance. La richesse du sous-sol katangais continue à faire de cette région un pôle d’attraction. Pour effectuer les travaux dans les mines de l’Union Minières du Haut-Katanga (UMHK) l’actuelle GCM (Générales des Carrières et des Mines) et dans d’autres entreprises, le pouvoir colonial belge recruta les travailleurs du Kasaï, du Rwanda-Urundi, de Rhodésie (Zambia) et du Nyasaland »1. Dans cette présentation, il me paraissait utile insérer d’une manière très brève l’aspect historique sur le Katanga pour situer mon milieu de vie et contribuer à la compréhension de ses réalités.

Prendre part à cette table ronde est pour moi un signe providentiel d’espérance pour l’Afrique en générale et la RDC en particulier. Parce que la présence et l’expansion des Instituts Séculiers témoignent la fidélité de l’action de l’Esprit-Saint dans le monde, capable de pénétrer les différentes cultures pour les purifier et fait naître dans l’Eglise un souffle nouveau. En effet, le Christ continue à s’incarner dans la vie de tous les jours et appelle à le suivre laissant la liberté d’adhésion radicale qui engage et en même temps implique la collaboration

L’analyse de la situation sociale démontre une crise profonde d’identité. Suite à la crise politique qui plonge tous les pays de grands lacs dans des guerres intermittentes, provocant la présence toujours croissant des orphelins, enfants forcés à prendre les armes... La famine, la diffusion des maladies, la haine envers le prochain, mais surtout une pauvreté anthropologique entraînant une crise profonde des valeurs telles que la sacralité de la vie, la solidarité, le partage, la solidarité, l’hospitalité... Tous ces maux rendent difficile la cohabitation entre certains peuples, certaines ethnies et tribus voisins qui portent les mêmes racines historiques.

Dans la culture congolaise, chaque femme est considérée mère. En effet, une fois dépassée l’âge de l’adolescence, les yeux sont tournés vers le mariage. Cette vision de la femme appelée à se réaliser à travers la formation d’une famille prend ses racines dans la société traditionnelle. Ainsi, l’identité de la femme est toujours liée à sa présence au foyer où l’attend des multiples devoirs face à la vie. Le respect de la femme dans la société se justifie par la place importante qu’elle occupe dans le déroulement de la vie quotidienne. En tant que mère, elle est le berceau de l’humanité car c’est elle qui assure l’éducation des enfants dès le bas âge, la première transmission de la culture ou tradition en famille qui forme la mentalité de la société, la famille étant la cellule de base.

Dans cette optique, la femme est mieux comprise dans la structure familiale. Sa vie a sens dans la mesure où elle vit pleinement sa féminité assurant une descendance. Ainsi par exemple, la stérilité est considérée souvent comme une difficulté qui met le couple en crise et pouvant provoquer le divorce ou alors une raison pour prendre en mariage une seconde femme. Cette vision de la femme dans la société congolaise correspond aussi à la majorité des pays africains. Le sens de l’appartenance à la famille est fortement vécue par la femme qui, en quelques sortes est garante. En effet, elle est la première qui reçoit la vie et la sauvegarde à travers les premiers soins procurés aux nouveaux nés.

La société moderne, à travers les moyens de communication et la vie concrète nous montre comment la considération de la femme a fait son chemin et plusieurs d’entre elles ont pris le chemin de l’école et sont arrivées à concilier leur vie de mère avec le travail, la recherche, et quelques unes ont embrassé la vie consacrée traditionnelle en tant  sœurs au couvent. Jusqu’ici, la situation de la femme a évoluée au fil des temps, parce que la vie communautaire est un élément qui touche à une valeur fortement vécue en Afrique : le sens d’appartenance à la famille. Ici, se fonde le premier défis qui invite à repenser la vie consacrée en Afrique. Le sens de la communauté par rapport à la vie séculière. D’une part, le choix dans l’orientation de la vie normale, c’est – à - dire le mariage est l’affaire de tous, car le mariage unit les deux familles des futurs époux et les engagent au moyen de cette alliance. Pour cette raison, il existe des clans, des familles qui ont fondés leurs unions à partir des noces.

Le deuxième défis est le célibat ou la chasteté par rapport à la maternité comme réalisation de la femme en Afrique. Le troisième défis est la pauvreté. La société contemporaine est dominée par ce qui offre la télévision, l’Internet... Il y a lieu de se demander pourquoi l’Afrique doit toujours voir ci et là des foyers de tension s’allumer, pendant que les autres continents vivent en paix. Cette situation de guerre constitue le quatrième défis.

La célébration de ce 60° anniversaire de Provida Mater Ecclesia pour un membre d’un institut séculier devient un appel, une interpellation personnelle pour une analyse sérieuse sur la situation. C’est – à – dire, comment vis-je concrètement ma vocation séculière dans mon milieu de vie? Quelle est ma mission et ma réaction face aux défis qui se présentent devant moi; que faire pour vivre dans la fidélité à l’Evangile dans le monde aujourd’hui et quelles sont les perspectives d’avenir ?.

En Afrique l’une des premières valeurs, c’est la paix qui va ensemble avec la justice, le pardon et la tolérance comme réponse au quatrième défis. «En effet, la paix ne peut fleurir et s’épanouir que lorsque tous les citoyens reconnaissent leur responsabilité dans sa promotion. La violence ne pourra jamais être une réponse juste à quelques situation que ce soit. La guerre est un fléau et ne constitue par conséquent jamais un moyen approprié pour résoudre les conflits qui surgissent entre nations.»2

La deuxième valeur c’est le travail qui vient comme réponse au troisième défis de la pauvreté. Pour un membre d’un institut séculier, j’estime que le travail constitue un élément important dans le quotidien pour son témoignage. En effet, la crise économique que traverse l’Afrique ne peut être vaincu que par une possibilité : la formation des consciences assidues au travail et convaincues de pouvoir changer le monde au dedans à travers un travail personnel bien fait.

Au deuxième défis sur le célibat, «chez nous au Congo, nous venons de vivre un temps fort, l’année pastorale avec Anuarite, qui s’est clôturé par la célébration d’un pèlerinage national à Isiro. La figure d’Anuarite est pour la chrétienté du Congo et de toute l’Afrique un modèle de chasteté et de sacrifice pour le royaume»3

Enfin au premier défis sur le sens de la communauté par rapport à la vie séculière constitue un dénominateur commun qui relit chaque membre par rapport au sens d’appartenance à sa famille d’origine. Passer à coté de cette réalité serait nier l’identité africaine: voilà pourquoi, je me suis permise de répondre d’une manière décroissante; car cette situation pousse à repenser la vie consacrée en Afrique. La mentalité africaine comprend chaque individu à l’intérieur d’une communauté où chaque membre est lié en vertu des liens de sang, d’amitié ou par alliance. Cette vision des choses exclue toute tentative d’une vie privée plongée dans l’anonymat du sujet et pousse à une responsabilité étendue au niveau des oncles, grands parents, cousins et neveux. Le secteur famille élargie, dans le choix fondamentale d’un sujet concerne toute la communauté.

De nos jours, les valeurs de la solidarité et de la fraternité sont encore présentes, il suffit d’assister aux célébrations des mariages pour se rendre compte combien non seulement les deux familles sont engagées dans ce processus, mais surtout comment toute la communauté collabore dans la réalisation de ce projet. Alors dans cette société, quelle est la nouveauté, l’apport d’un membre d’un institut séculier?

Une question difficile à répondre. La discrétion comme élément clé dans la vie séculière est une situation qui rend difficile l’insertion des instituts séculiers en Afrique pour deux raisons: l’une est le fait que chacun a des comptes à rendre sur son identité par rapport à la communauté, la famille; une femme seule au sein de la société africaine n’est pas toujours vue de bon œil. Deuxièmement, la vie consacrée, telle qu’elle a été connue et présenté par les missionnaires comportent la présence de la communauté.

L’Afrique a besoin des témoins qui partagent la vie commune de tous les jours cote à cote avec des femmes hissées qui font la différence non par leur discours mais par la qualité de la vie. La fertilité l’une des valeurs est réalisée à travers une vie complètement dévouée et ouverte à tous sans frontières. Il est vrai que toute insertion dans la société qui présente des modèles de vie différents de ceux de la société traditionnelle est contestée, mais ce qui fait et qui fera la force et la nouveauté des instituts séculiers en Afrique est l’efficacité de l’engagement et son rayonnement dans les tissus de la vie.

En tant que membre d’un institut séculier, je puise la réponse dans la spiritualité de mon institut: “La Missionnaire adore la Sainte Trinité présente en son âme: elle est consciente que le recueillement est la source de la vertu et le secret de la sérénité. Elle vit l’esprit du Corps mystique de Jésus dans la merveilleuse unité de prière et d’action4.

Perpétue Kakese

Ausiliarie Missionarie Agostiniane


Mon nom est Denise Dubé, je suis membre de l’institut séculier Les Oblates Missionnaires de Marie Immaculée, je suis psychologue et professeur de psychologie au Collège François-Xavier-Garneau de Québec qui est aussi ma ville, mon milieu de vie.

La société québécoise moderne a beaucoup changé depuis 40 ans, sous l’impulsion de la Révolution tranquille, phénomène social des années 60, qui a conduit notre société à prendre distance par rapport à la religion catholique et à l’Église. La pratique religieuse a diminué considérablement laissant place à de l’indifférence vis-à-vis de la religion, de l’Église, allant parfois même jusqu’au mépris. J’enseigne la psychologie à des collégiens de 17 à 22 ans environ. Des jeunes, soucieux de se faire une place dans une société, avec en toile de fond un conflit intergénérationnel émergent,  où l’argent, la consommation, la compétition prennent de plus en plus de place aux dépens de la personne et de son accomplissement. C’est dans ce contexte difficile et en même temps rempli de défis que je vis ma mission séculière, d’une façon discrète, «à la manière d’un levain dans la pâte».

L’indifférence religieuse et la méfiance à l’égard du catholicisme, constitue pour moi, membre d’institut séculier, un premier défi d’importance. En effet, le rejet de la religion, associé à l’effervescence des sectes (à l’heure actuelle, au Québec, on dénombre plus de mille nouvelles sectes), à la multiplicité des croyances tant orientales qu’ésotériques, à la montée du fondamentalisme religieux et de l’intégrisme contribuent à développer de la confusion et à discréditer davantage les valeurs évangéliques qui ne sont plus perçues comme références pour guider nos choix. Dans mes discussions avec mes collègues professeurs, la psychologie et parfois la morale humaine servent de point de référence pour nos décisions mais jamais l’évangile.  Loin de s’atténuer, le fossé creusé entre les gens et l’Église, la religion et la foi semble s’élargir. Les ponts paraissent de plus en plus difficiles à établir. Lorsque certains événements propulsent l’Église ou un de ses représentants à l’avant-scène médiatique, j’entends, chez mes collègues, beaucoup de critiques et de réflexions négatives adressées à l’Église. De plus, pour plusieurs de mes élèves, la religion est un leurre, un mythe inventé par les humains pour combattre leur peur de la mort et l’Église, une institution qui a heureusement perdu son pouvoir sur la société. C’est ce qu’ils apprennent dans les cours d’histoire. Je travaille donc dans un milieu largement déchristianisé où il me faut trouver de nouvelles façons de parler de Dieu et de rétablir des ponts de confiance avec l’Église.

Il n’y a pas que les croyances religieuses qui sont bouleversées, certaines valeurs humaines fondamentales sont tantôt niées et souvent défigurées. C’est le deuxième défi que je rencontre : promouvoir certaines valeurs qui ne sont pas toujours vécues dans la ligne de la croissance de l’être humain et de l’évangile. Alors que je donnais un cours sur la motivation à mes élèves de première session en psychologie, j’ai posé la question suivante : «Quelle est selon vous, la motivation la plus importante dans la vie ?» Des élèves m’ont répondu : «L’argent !» Ceci m’a fourni l’occasion de parler du sens de la vie et de l’importance des valeurs plus humaines telles la famille et l’amour. C’était nouveau pour eux. Dans un monde où la prépondérance est donnée à l’argent, à la consommation effrénée de biens matériels, où le cellulaire est devenu une nécessité pour laquelle ils sont prêts à travailler plusieurs heures supplémentaires aux dépens de leurs études même, comment ne pas croire que l’essentiel dans la vie c’est de posséder beaucoup d’argent. Ils ne connaissent pas d’autres possibilités. Ils sont baignés dans un monde de surconsommation et croient, comme leurs aînés d’ailleurs, que la surabondance de biens matériels est une réponse à leur quête de bonheur et d’épanouissement. Dans ce contexte, leur faire réaliser que l’argent, le prestige, le travail très payant n’est pas l’essentiel de la vie et aborder la prédominance de la solidarité humaine, du partage avec les moins nantis suscite au point de départ de l’incompréhension et beaucoup de résistance au changement.

L’amour représente une autre valeur incomprise et malmenée dans mon milieu. Mais comment peut-il en être autrement ? Les jeunes ont souvent vécu l’expérience douloureuse du divorce de leurs parents et leur perception de l’amour en ressort teintée de doute sur son existence et sur sa durabilité. L’amour est éphémère. L’accent mis sur la séduction et sur la sexualité aux dépens de l’intimité et de la communication, la violence dans les relations amoureuses et dans les relations sociales, toutes ces limites cachent aux jeunes le vrai visage de l’amour. Leur révéler les aspects plus profonds de l’amour humain, comme le respect de l’autre, la compassion, l’honnêteté dans une relation, représente un défi. Un cours de psychologie est souvent pour moi l’occasion d’échanger sur ces différents aspects avec mes élèves. Le temps des échanges est cependant trop bref pour aller en profondeur et c’est dommage.

Je voudrais aussi parler de la valeur de l’engagement et de l’effort qui sous-tend ce dernier. Soumis à la tendance générale de la société, les jeunes ne voient pas l’importance de s’engager à long terme dans une relation ou un projet : «Si ça me plaît je continue, si ça devient difficile je laisserai et ferai autre chose». Quand je leur parle de continuité dans l’effort lorsqu’ils rencontrent des obstacles, de persistance dans une relation pour essayer de l’améliorer plutôt que de tout lâcher, c’est un langage nouveau et souvent incompréhensible pour eux. Leur vendre l’importance de l’effort pour atteindre son but est une mission difficile sinon carrément impossible. Élevés dans la facilité, enfants gâtés par les dernières technologies à la mode et enfants-rois pas souvent confrontés par l’autorité parentale, ils n’ont pas appris à vaincre les nombreux obstacles qui se pointeront nécessairement sur leur route. Certains ont surtout appris à manipuler pour avoir ce qu’ils désirent. L’autre jour, en sortant de la bibliothèque de l’université, j’ai rencontré un de mes élèves finissant de l’année dernière au collège. Il m’avouait son désarroi devant la somme de travail et d’efforts à fournir pour réussir sa première session universitaire. Lui qui avait réussi sans étudier son secondaire et son collégial se trouvait maintenant confronter à l’échec, pour la première fois de sa vie et ne trouvait pas les outils nécessaires pour traverser cette épreuve. L’éducation ne lui en avait pas fourni le mode d’emploi. Comment, dans ce contexte, présenter les valeurs de renoncement, de l’apprentissage à travers la difficulté, du sens de l’échec qui représentent en quelque sorte la base de la vie humaine et spirituelle.

Les valeurs à promouvoir m’apparaissent nombreuses et je ne pourrai, au cours de cette présentation, les aborder toutes. Il est cependant une dernière valeur qui mérite d’être relevée parce qu’elle est à peu près absente du lieu de ma mission : la valeur de l’intériorité, le silence pour la réflexion, la rentrée en soi pour la connaissance de cette vie intérieure. S’arrêter pour se questionner, se regarder vivre et changer des choses n’est pas dans le langage de mes collégiens. Le silence et le temps pour s’arrêter sont des denrées rares. Le bruit est omniprésent, soit par la musique diffusée par les écouteurs qu’ils ont constamment dans les oreilles ou fortement dans les lieux publics,  soit sur Internet où ils passent de nombreuses heures, soit devant la télévision. Les activités incessantes ne leur permettent pas de s’arrêter pour réfléchir et peut-être ainsi découvrir leur réalité intérieure, leurs sentiments, la source de certains de leurs problèmes et possiblement le sens de leur vie. Comment ainsi, parler de rencontre avec eux-mêmes, avec les autres et avec Dieu ?

Face à ces nombreux défis, suscités par la culture occidentale nord-américaine, quelle devrait être la réponse spécifique d’un membre d’Institut séculier ?

Il me semble qu’une première réponse, pas si facile que cela vu l’ampleur des défis et de la tâche à accomplir, c’est de rester dans le monde, de ne pas le fuir ! Je suis dans le monde et j’ai fait profession du monde. Aimer le monde, devenir solidaire de ses erreurs, de ses égarements comme de ses  cheminements et de ses aspects positifs qui tous révèlent la présence infinie du Dieu qui nous aime. Il est là et c’est là que je Le rencontre. L’Esprit Saint me guide et me transforme à l’intérieur même de ce monde puisque je l’ai choisi ainsi. Je voudrais ici reprendre ce message de Jean-Paul II aux instituts séculiers parce qu’il est une source d’inspiration continuelle et représente la base de mon engagement séculier.

Vous êtes, en effet, insérés dans le monde à part entière et non seulement

de par votre condition sociologique ; vous êtes tenus à cette insertion

avant tout comme une attitude intérieure. Vous devez donc vous considérer

comme «partie» du monde, comme engagés à le sanctifier en acceptant

totalement les exigences qui découlent de la légitime autonomie des réalités

du monde, de ses valeurs et de ses lois.1

Vous réalisez cet engagement, non pas en vous séparant du monde, mais au sein des réalités complexes du travail, de la culture, des professions, des services sociaux de toute sorte. Ce qui signifie que vos activités professionnelles et les conditions dans lesquelles vous partagez le soin des réalités temporelles avec les autres laïcs seront le champ des épreuves, des défis, la croix mais aussi l’appel, la mission et le moment de grâce et de communion avec le Christ dans lequel se construit et se développe votre spiritualité.2

C’est pourquoi, en tant que consacrés séculiers, vous devez vivre avec une conscience active les réalités de votre temps, afin que le fait de suivre le Christ, qui donne sa signification à votre vie, vous engage sérieusement à l’égard du monde que vous êtes appelés à transformer.3

Vivre pleinement notre vocation, ne pas sortir du monde, ce qui implique pour moi, choisir les activités sociales, professionnelles, politiques qui me gardent avec le monde de préférence à celles qui favorisent mon retrait, si enrichissantes soient-elles. Pour ma part, je préfère lire un bon livre et prier tranquillement que d’aller à une rencontre sociale entre collègues…cependant, je choisis souvent la rencontre sociale parce que je crois que c’est là que peuvent se tisser de nouveaux liens de solidarité avec le monde. Rester dans le monde et favoriser sa croissance implique ma participation, selon mes capacités, à tout projet scientifique, politique, social ou économique qui dirige nos énergies vers l’accomplissement humain. Et prier pour le monde et surtout avec le monde, car son cri monte constamment vers Dieu.

Mère Thérésa a dit : «L’humanisation conduit à la divinisation». C’est pour moi une autre dimension de la réponse spécifique d’un membre d’institut séculier. Humaniser, cela signifie donner la priorité à l’humain, à son développement, porter attention à la personne et à ses besoins, insister sur la primauté de l’amour, de la compassion, de l’entraide sur l’individualisme, la violence et le profit à outrance, dénoncer les méfaits de la surconsommation, de l’hypersexualisation, partager le souci de l’environnement avec ceux qui le prônent, offrir un appui à tout ce qui va dans la ligne de la réalisation pleine et entière de l’être humain dans toutes ses dimensions. Humaniser, c’est aussi croire que l’Esprit Saint est à l’œuvre dans tous les gestes posés, si petits soient-ils, en faveur du progrès de nos sociétés et de la dignité humaine, par toutes les personnes, croyantes ou non-croyantes qui cherchent à guérir, libérer, éduquer et valoriser l’être humain. Car favoriser le développement de l’humain c’est réaliser le plan de Dieu, c’est ainsi rejoindre le projet évangélique. Humaniser, c’est annoncer d’une manière prophétique le règne de Dieu parmi nous. C’est lorsque j’enseigne et que je reçois des personnes en relation d’aide que cet aspect de ma vocation m’apparaît clairement.  En août 2006, j’ai aussi publié un livre de psychologie qui s’intitule Humaniser la vieillesse. Les propos et les thèmes traités dans ce livre appellent à considérer davantage la croissance humaine plutôt que les déclins de cette étape de vie et donnent place à une réflexion sur les attitudes, les valeurs et la quête du sens à la vie durant la vieillesse.

Le rejet du religieux  dans la culture québécoise, mentionné par ailleurs comme un défi, offre cependant une situation paradoxale. Malgré tout, nous assistons à une quête spirituelle très forte qui ne me semble pas être l’apanage unique du Québec. Bernard Descouleurs, dans son livre Repères pour la spiritualité (2002) affirme : «Le besoin spirituel est de retour surtout sous forme de recherche de sagesse et de quête de sens».4 D’où la popularité des voies orientales qui sont à la recherche de la Sagesse et le succès, par exemple, des pélerinages à St-Jacques de Compostelles qui sont souvent pour les gens, un temps de réflexion sur soi, sur la vie. C’est un phénomène de société récent, poursuit Descouleurs, mais il crée un nouveau paysage religieux qui va s’installer pour durer. Le besoin de vie spirituelle revient donc à la charge, émergeant des profondeurs du cœur humain, comme une soif lancinante, comme un appel, comme un psaume. Quelle sera la réponse d’un membre d’institut séculier à cette situation ? D’abord, il me semble que c’est un défi important lancé à l’Église et particulièrement aux membres d’Instituts séculiers, car ne sommes-nous pas «l’aile avancée de l’Église», «le laboratoire d’expérimentation» par lequel la vie séculière, les battements du cœur du monde parviennent à l’Église ?

Face à cette quête de vie spirituelle, nous pourrions chercher à identifier comment se manifeste ce besoin chez ceux qui nous entourent, repérer les signes de cette quête spirituelle et révéler à la personne l’appel qu’il contient : appel à entrer en soi, à se mettre en route pour la rencontre avec Dieu qui est là, qui attend. Les rencontres de personnes lors de relation d’aide en psychologie, des échanges avec mes collègues et avec certains élèves me fournissent l’occasion de cerner cette quête spirituelle. C’est une attente diffuse, un besoin de reprendre son souffle, de se distancer d’une société matérialiste, de voir clair en soi, de mieux se connaître en profondeur. Souvent j’entends : «L’argent c’est pas tout. Il doit y avoir autre chose». « J’ai vécu une dure épreuve et je voudrais trouver un sens à tout ça». Être à l’écoute de l’aspiration spirituelle des autres et peut-être offrir notre propre démarche spirituelle dans un langage adéquat et moderne pourrait être une réponse de membre d’Institut séculier.

Finalement, une dernière réponse qui se présente à moi est celle du témoignage. Être un témoin des valeurs évangéliques dans le monde, au quotidien signifie d’abord pour moi vivre en accord avec l’Évangile dans mon cœur, dans mes paroles, dans mes actions. C’est vivre et témoigner de l’Amour de Dieu pour tous les humains sans distinction de race, de culture, de religion, d’orientation sexuelle, de classe sociale avec une attention particulière aux plus démunis. À chaque jour, dans mon milieu de travail et de vie, j’essaie d’être fidèle à la mission des instituts séculiers, c’est-à-dire «exercer une présence responsable et une action transformante à l’intérieur des réalités temporelles pour les orienter dans le sens de l’Évangile» et «animée par la charité du Christ intensément vécue à travers les attitudes de vie décrites dans la spiritualité».5  La réponse d’un membre d’institut séculier aux nombreux défis lancés par le monde contemporain en est une, il me semble, d’humilité, de pauvreté mais puissante parce qu’elle rejoint fraternellement chaque personne pour transmettre un message unique : Dieu existe et Il t’aime. Comme une chandelle allumée dans la nuit, elle est précieuse parce qu’elle persiste à dire que l’aube existe et que le matin est déjà là. Avec l’aide de l’Esprit Saint, continuons de nous laisser interpeller par le monde et d’être lumière pour le monde de ce temps. Merci beaucoup pour votre écoute.

Denise Dubé

                                                                       Oblates Missionnaires de Marie Immaculée


Je viens d’un continent que le Seigneur a béni par la richesse de sa terre, par la beauté de ses paysages captivants, avec ses forêts, ses bois, ses plaines, ses montagnes baignées par le soleil et avec de l’eau en abondance.

Toutefois, quand on parle de l’Amérique latine on en a l’image d’une pauvreté aux multiples facettes: celle des enfants des rues, des jeunes inactifs et désorientés, des mères seules, des indigènes et paysans privés de leurs droits, des Noirs qui luttent pour leur identité, des chômeurs ou sous-employés1, de ceux qui cherchent de nouveaux horizons en émigrant dans d’autres pays, des nouveaux pauvres, de plus en plus nombreux. Des Caraïbes à l’Amérique du Sud, un individu sur cinq ne dispose pas des revenus suffisants pour satisfaire ses besoins nutritionnels minimaux: dans nos capitales, deux habitants sur cinq sont pauvres et dans les zones rurales, trois paysans sur cinq n’ont pas accès aux biens et au services minimum, n’ont accès ni à la scolarité ni aux soins.2 C’est une réalité contradictoire difficile à comprendre: pourquoi les peuples sont-ils pauvres alors qu’il y a tant de ressources naturelles?

En Amérique latine, la carte de la pauvreté revêt divers aspects:

  • Celui de la pauvreté urbaine, dans les grandes villes où la croissance de la population a un rythme constant dû à l’arrivée de nouveaux “migrants”, qui viennent d’une campagne appauvrie ou de pays aux ressources moindres pour s’établir dans des zones vulnérables au niveau de l’environnement: terrains inadéquats, sans infrastructure urbaine (électricité, égouts, gaz), souvent exposés à d’éventuelles catastrophes naturelles (inondations, avalanches). Ils s’y installent dans des logements précaires, avec leur famille ou seuls; ils s’entassent et survivent dans l’indigence, entre le   chômage et le sous-emploi, sans pouvoir d’achat, avec un accès inégal à l’éducation et aux soins. A cette pauvreté s’ajoute un sentiment de déracinement, d’exclusion. Dans ces lieux d’exclusion sociale naissent les diverses formes de pauvreté que nous trouvons dans le paysage des villes: enfants vivant dans la rue, jeunes chômeurs sans possibilité d’accéder au travail vu leur manque de formation, familles qui fouillent dans les ordures pour trouver de la nourriture. Il y a une augmentation alarmante de la toxicomanie et de l’alcoolisme, de la délinquance des jeunes, de la promiscuité et de la prostitution et de diverses maladies, dont la dénutrition, la tuberculose et le sida.
  • Celui de la pauvreté rurale, parmi les vieux habitants de notre terre, les indigènes et les paysans, les travailleurs de la terre, dont la plupart n’ont pas droit à la propriété et sont poussés par les latifundistes et les politiques agricoles actuelles à abandonner le travail de leurs ancêtres. Le travail de ceux qui restent n’est pas reconnu comme il se doit, le petit producteur ne peut rivaliser avec les grandes entreprises qui exploitent les champs ; l’indigène ne peut continuer à vivre de la terre comme ses ancêtres. En outre, ils souffrent de la dégradation progressive de l’environnement rural à cause des incendies et de la coupe indiscriminée des forêts, ainsi que de l’usage de substances toxiques pour les cultures intensives qui épuisent la terre en quelques années.
  • Il y a aussi une autre forme de pauvreté, beaucoup plus grave que celle économique, une pauvreté que nous partageons avec le reste du monde, qui nous vient de la globalisation des communications et de la mondialisation: la pauvreté de l’homme qui n’a pas de projets, qui a perdu l’estime de soi, le sens d’appartenance, son identité culturelle. Qui vit dans une société qui se vante de défendre les « droits de l’homme » et oublie Dieu, fondement de tous les droits. De cet homme qui vit dans le pragmatisme, dans une conception morale dépourvue de valeurs permanentes, pour qui le mépris de la vie est monnaie courante, surtout celle des plus faibles, de l’enfant à naître, du vieillard et de ceux qui ont des capacités différentes; l’homme qui vit dans un monde où règnent l’indifférence, la solitude, la précarité et la mentalité kleenex, où on a le culte du plaisir et de l’argent, où l’amour fait défaut et où Dieu est le grand absent ; l’homme qui a perdu le sens de la vie, ses idéaux, le sentiment de construire l’avenir avec les autres.

L’Argentine, mon pays, comme tous les pays d’Amérique latine et des Caraïbes, connaît une profonde crise sociale et un appauvrissement croissant. Le scandaleux fossé économique qui détermine la disparité des conditions de vie entre les habitants du Nord et du Sud de la planète existe aussi dans notre société latino-américaine, dans nos pays, fruit des pratiques sociales et économiques qui se sont succédé dans l’histoire à partir de la découverte de l’Amérique, et actuellement à cause du modèle néolibéral qui relègue la plupart des gens, générant pauvreté et marginalisation, et tolère la corruption qui privilégie un petit nombre de personnes, avec des politiques imposées par des organismes économiques multinationaux auxquels nous sommes liés en raison de l’injuste « dette extérieure » ; seuls quelques-uns profitent sans scrupule des bénéfices et possèdent beaucoup ; et nombreuses sont les victimes d’un système qui les exclut, qui n’arrivent pas à satisfaire leurs besoins essentiels (nourriture et vêtements). Certains ont toujours été pauvres, à savoir ceux qui ont migré de la campagne vers les grandes villes mais n’ont pas trouvé de débouchés, ou ceux qui sont restés dans les campagnes et ont été oubliés par le progrès, vivant dans l’indigence, sans électricité ni eau courante, loin de l’éducation et des soins. Il faut ajouter à cela l’apparition, dès les années 80, de nouveaux pauvres qui n’ont pu accéder au travail officiel ou qui avaient un emploi et l’ont perdu à la suite des nombreuses crises économiques. Les « nouveaux pauvres », qui sont apparus au cours de ces dernières décennies et faisaient partie de la nombreuse « classe moyenne » existant alors en Argentine et dans les pays du continent qui avaient atteint un certain niveau de développement à l’époque de l’«Etat providence », ont de moins en moins de ressources aujourd’hui et ne peuvent pratiquement pas acheter les biens nécessaires pour mener une vie décente.

A l’appauvrissement économique, il faut ajouter une profonde angoisse sociale ; notre société est fragmentée, les liens communautaires se sont brisés, le tissu social s’est fracturé ; le dialogue intergénérationnel s’est interrompu, ce qui fait qu’on n’a plus de vision d’avenir3; il n’y a plus de dialogue entre la société et ses dirigeants, entre les institutions et les individus ; nous vivons un affaiblissement des mouvements sociaux et dans de nombreux cas l’action politique vise uniquement le pouvoir ; nous avons une démocratie sans principes, nous traversons une crise profonde des croyances et des valeurs sur lesquelles se basent les liens sociaux. La famille, école d’humanisme, où l’on apprend les modèles, les codes sociaux, les coutumes et les valeurs, n’a plus de place pour la « rencontre », les nouvelles technologies et les moyens de communication sociale prennent la place des parents absents. Il y a une grande instabilité dans les liens du mariage et l’on voit de plus en de familles incomplètes, monoparentales, recomposées. La violence qui s’est instaurée dans la société est présente dans tous les milieux, même dans la famille et à l’école. Plongé dans l’angoisse et avec le sentiment d’être orphelin, l’homme d’aujourd’hui a soif de sacré, comme on peut le constater dans sa recherche de diverses expériences religieuses ; il est inquiet et a immensément besoin d’amour.

J’exerce la profession d’enseignante et travaille depuis 26 ans dans les écoles de banlieue, la zone la plus défavorisée de la ville de Rosario. Au début j’ai enseigné à l’école primaire (les premières années de scolarité) et suis aujourd’hui directrice d’une école secondaire. Le Seigneur m’a appelée là-bas, Il a interpellé ma vie et j’ai découvert qu’Il m’invitait à Le suivre de plus près et à vivre la consécration dans un Institut séculier, comme « témoin de Sa présence d’amour parmi les hommes, me dédiant à collaborer plus pleinement avec Lui pour le salut du monde », selon le charisme de mon Institut.

Dans le domaine de l’éducation, je travaille avec des adolescents et leurs familles, dans un quartier qui lance les défis propres à un milieu marginalisé : des jeunes qui travaillent très tôt et quittent l’école, d’autres qui n’ont pas d’aspirations ou sont plongés dans la toxicomanie et l’alcoolisme; la plupart d’entre eux ont des expériences sexuelles très tôt et certaines adolescentes deviennent précocement mères; les familles en général sont désunies, les parents sont absents de l’éducation de leurs enfants; certains sont violents et frappent leurs enfants ; d’autres n’ont pratiquement pas d’autorité face à leurs enfants et s’en remettent à l’école pour pallier à leur incapacité de les éduquer.

La fidélité à l’Evangile m’amène à m’interroger sur cette réalité et à agir de manière critique en partant de ma foi, annonçant et dénonçant les structures de péché présentes dans la société. Reconnaître que la pauvreté est une question sociale, à laquelle je dois apporter une réponse selon mes possibilités; que le pauvre est pauvre à cause d’une situation particulière qu’il doit subir, victime des structures économiques et sociales injustes qui déterminent sa vie et font que non seulement il ne possède pas de biens, mais n’a pas la liberté de choisir et d’avoir une participation sociale ou politique; que je ne peux ni m’habituer à ses carences ni les stigmatiser lorsque je parle de lui (“le toxicomane”, “l’enfant de la rue”, “la mère célibataire”), oubliant sa condition essentielle de personne, d’enfant de Dieu, aimé de Lui, à Son image et à Sa ressemblance.

Le regard que je porte sur la réalité conditionne l’autre, qui marche à mes côtés. Si mon regard est « moralisant », je me soucierai de lui apprendre comment « il doit être », lui offrant un modèle inatteignable et loin de sa réalité; si mon regard est « assistantiel », mû par la compassion, j’essaierai de pallier à ses carences par des « dons » ; ce n’est que si mon regard est celui du Christ, celui de l’« amour”, que j’essaierai d’apporter les changements nécessaires pour que « l’autre », mon frère, puisse vivre dans la dignité à laquelle il a droit; je dois être animée par la volonté de « le promouvoir socialement », d’être à ses côtés et de construire, partant d’une solidarité généreuse, l’insertion de tous, assumant la tâche de construire une société vraiment juste et solidaire, où les droits des personnes soient respectés et où elles soient libres. C’est le regard de l’amour qui éclaire, à partir de l’Evangile, toutes les situations qui empêchent l’homme d’être un homme et de vivre humainement : le manque de travail, de nourriture, d’un logement décent, de vêtements, d’assistance sanitaire, de protection ; le manque de rêves, de respect de sa dignité, d’estime de soi ; la recherche de la vérité, le besoin d’affection, d’égards, de liberté, d’amour, de justice, de paix ; la soif de communion, de réconciliation et de solidarité ; voilà le regard qui permet à l’homme d’approcher Jésus, le seul capable de donner une réponse à ses questions les plus profonde, de donner un sens à son existence.

Les Instituts séculiers ont une identité qui leur est propre : consécration et sécularité forment une unité essentielle qui les identifie dans leur manière d’être Eglise. Nous sommes consacrés dans le monde, avec une mission délicate : construire le royaume de Dieu dans l’histoire, liés à un charisme et à un Institut. Appelés à être levain de sagesse et témoins de la grâce dans la vie culturelle, économique et politique, là où nous effectuons notre travail quotidien, cherchant à introduire dans la société les énergies du Royaume, cherchant à transfigurer le monde du dedans avec la force des Béatitudes.4

Fidèles à notre identité et face à la réalité qui nous interpelle, notre réponse en tant que membres d’un Institut séculier est cette présence engagée, transformatrice et créative, signe d’amour et d’espérance pour le monde d’aujourd’hui. Comme disciples de Jésus, avec une mission à remplir au cœur de l’histoire : nous sommes présents parmi nos frères, annonçant l’Evangile avec passion, souvent de manière silencieuse, par notre présence et le témoignage de notre œuvre ; en donnant le sens du salut à l’histoire ; en proclamant ce que nous avons vu et entendu, notre expérience de l’amour du Christ avec un cœur amoureux, qui aime et sert ses frères. Assumant la responsabilité de reconstruire, dans notre Amérique latine, les valeurs indispensables à une vie sociale décente, enracinée dans l’amour pour le prochain, et face à la politique « assistantielle » et au clientélisme politique, développer la culture du travail, l’esprit de sacrifice, l’engagement persévérant, la créativité. Face à la corruption, à l’hypocrisie et au mensonge, promouvoir le sens de la justice, le respect de la loi et la fidélité à la parole donnée, se faisant témoins de la vérité ; face à la fragmentation sociale, reconstruire les liens sociaux, le sens de la vie de famille, de la communauté, mettant fin à l’individualisme compétitif par la solidarité, surtout avec ceux qui souffrent, retrouvant l’unité sociale dans le dialogue, le respect et la réconciliation ; face à la perte de l’identité culturelle, des idéaux, jeter des ponts entre les générations pour transmettre l’héritage culturel que nous avons reçu de nos ancêtres. En travaillant pour la défense de la dignité humaine, en soutenant les droits de l’homme, en proclamant qu’ils n’existent pas là où l’on ne respecte pas la vie humaine, de la conception à la mort naturelle, et en dénonçant toute tentative de manipulation, d’exploitation, de discrimination ou d’exclusion des individus. Sans négliger nos devoirs de citoyens, en participant activement avec d’autres individus qui, bien que ne connaissant pas le Christ, recherchent le bien commun, la promotion des plus faibles, l’insertion sociale de tous, la vérité, la paix et en soutenant les initiatives qui naissent parmi nos peuples pour édifier ensemble un monde plus vivable et humain.

Contempler Jésus donne un sens à notre vie et à notre œuvre, être à Ses côtés nous transforme. Nous avons été appelés à être saints dans la vie quotidienne, à marcher dans les traces du Christ qui s’est incarné par amour pour l’homme et la réalité de son temps. Avec Sa grâce, avec l’écoute attentive de Sa Parole, nous serons capables de Le trouver dans les circonstances actuelles de l’histoire et de collaborer avec Lui dans Son plan de salut.

Marie, Notre Dame de la Guadeloupe, Mère de l’Amérique latine, modèle de disponibilité, de persévérance et de service humble, nous apprend à faire Sa volonté, à répandre la joie qui émane d’un cœur qui ne peut trouver sa richesse qu’en Dieu et à vivre en écoutant attentivement l’Esprit qui peut transformer notre monde par l’Amour.

María Cecilia Comuzzi

                                                                                  Misioneras Apostólicas de la Caridad


Conclusion

Je tiens à vous remercier pour ces interventions, toutes riches d’espérance ; qui sont bien interprétés à travers certaines expressions du psaume 83

Psaume 83      Heureux les habitants de ta maison: ils te louent sans cesse

Heureux l’homme qui trouve chez toi sa force :

de bon cœur il se met en route.

C’est donc riches d’espérance que nous devons poursuivre notre chemin, même si le psaume continue comme suit : en passant par le val des Baumiers ils en font une oasis.

Merci.

Sœur Enrica Rosanna F.M.A.


1 KAUMBA MUFWATA CISSOLAH A. – NGOY KALUMBA UMPUNGU L., Le Katanga et la transition zaïroise. l’Eglise nous parle, Edition du Centre Interdiocésain, Lubumbashi, 1995,  pp. 26-46.

2 SONGA SONGA FLORIBERT, Discours à l’occasion de la présentation des voeux le 04-01-2007, archidiolub@mwangaza.cd, Lubumbashi 2007.

3 Idem.

4 Cf. AUXILIAIRES MISSIONNAIRES AUGUSTINIENNES, Constitutions N. 6, Roma 1983

1 Jean-Paul II, «Pour changer le monde de l’intérieur», Les Instituts séculiers. Documents. 3e édition, Rome, CMIS, 1993, p. 55

2 Id., «Le sacrifice du Christ constitue la force et l’espérance de l’Église», op. cit., p.65

3 Jean-Paul II, Dialogue, vol. XXVIII, no. 126-127, 2000, p. 108

4 Bernard Descouleurs, Repères pour la spiritualité, Paris, Desclée de Brouwer, 2002, p.9

5 Constitutions des Oblates Missionnaires de Marie Immaculée, # 1.8 et # 1.9, p.9

1 Cf. Document final de la 3e Conférence générale de l’Episcopat latino-américain “La evangelización en el presente y en el futuro de América Latina” - Puebla - México Janvier 1979. Ítems. 31 à 39.

2 Cf. CEPAL (Commission Economique pour l’Amérique latine et les Caraïbes - ONU) “Panorama social de América Latina”.

3 Cf. Paroles du Cardinal Jorge Mario Bergoglio S.J., dans le rapport qu’il a présenté lors de la VIIIe Journée de Pastorale Sociale.  Argentine, 25 juin 2005.

4 Cf. Exhortation apostolique postsynodale“Vita Consecrata” de Jean-Paul II, N° 10

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