Chers frères et sœurs!

A l’occasion du 70e anniversaire de la constitution apostolique Provida Mater Ecclesiae, la conférence italienne des instituts séculiers, avec le soutien de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique, vous a réunis sur le thème «Au-delà et au milieu. Les instituts séculiers: histoires de passion et prophétie pour Dieu et pour le monde». Je vous adresse à tous mes salutations cordiales, avec mes vœux pour un congrès fructueux.

Ce document du Pape Pie XII fut dans un certain sens révolutionnaire: en effet, il traça une nouvelle forme de consécration: celle des fidèles laïcs et des prêtres diocésains appelés à vivre les conseils évangéliques dans le siècle dans lequel ils sont plongés en vertu de leur condition existentielle ou de leur ministère pastoral. La nouveauté et la fécondité des instituts séculiers se trouve donc dans le fait de conjuguer consécration et sécularité, en pratiquant un apostolat de témoignage, d’évangélisation — en particulier pour les prêtres — et d’engagement chrétien dans la vie sociale — en particulier pour les laïcs, auquel s’ajoute la fraternité qui, sans être déterminée par une communauté de vie, est toutefois une véritable communion.

Dans le sillon tracé par Provida Mater, vous êtes aujourd’hui appelés à être des porteurs humbles et passionnés, dans le Christ et dans son Esprit, du sens du monde et de l’histoire. Votre passion naît de l’étonnement toujours nouveau pour le Seigneur Jésus, pour sa manière unique de vivre et d’aimer, de rencontrer les gens, de guérir la vie, d’apporter du réconfort. C’est pourquoi, votre «être dans» le monde n’est pas seulement une condition sociologique, mais une réalité théologique, qui vous permet d’être attentifs, de voir, d’écouter, de com-patir, de vous réjouir-avec, d’avoir l’intuition des nécessités.

Cela veut dire être des présences prophétiques de manière très concrète. Cela signifie apporter dans le monde, dans les situations dans lesquelles on se trouve, la parole que l’on entend de Dieu. C’est cela qui caractérise au sens propre la laïcité: savoir dire cette parole que Dieu a à dire sur le monde. Où «dire» ne signifie pas tant parler, qu’agir. Nous disons ce que Dieu veut dire au monde, en agissant dans le monde. Cela est très important. En particulier à une époque comme la nôtre, où, face aux difficultés, il peut y avoir la tentation de s’isoler dans son propre environnement confortable et sûr et se retirer du monde. Vous aussi pourriez tomber dans cette tentation. Mais votre place est d’«être à l’intérieur», comme présence transformatrice au sens évangélique. C’est assurément difficile, c’est une route qui comporte la croix, mais le Seigneur veut la parcourir avec vous.

Votre vocation et votre mission sont d’être attentifs, d’une part, à la réalité qui vous entoure en vous demandant toujours: que se passe-t-il?, en ne vous arrêtant pas à ce qui apparaît à la surface, mais en allant plus à fond; et, dans le même temps, d’être attentifs au mystère de Dieu, pour reconnaître où Il est en train de se manifester. Attentifs au monde avec le cœur plongé en Dieu.

Je voudrais enfin vous suggérer plusieurs attitudes spirituelles qui peuvent vous aider sur ce chemin et que l’on peut synthétiser dans cinq verbes: prier, discerner, partager, donner du courage et avoir de la sympathie.

Prier pour être unis à Dieu, proches de son cœur. Ecouter sa voix face à chaque événement de la vie, en vivant une existence lumineuse qui prend en main l’Evangile et qui le prend sérieusement.

Discerner est savoir distinguer les choses essentielles de celles qui sont accessoires; c’est affiner cette sagesse, à cultiver jour après jour, qui permet de voir quelles sont les responsabilités qu’il est nécessaire d’assumer et quelles sont les tâches prioritaires. Il s’agit d’un parcours personnel mais également communautaire, pour lequel l’effort individuel ne suffit pas.

Partager le sort de chaque homme et femme: même si les événements du monde sont tragiques et sombres, je n’abandonne pas le monde à son destin, parce que je l’aime, comme Jésus et avec Lui, jusqu’à la fin.

Donner du courage: avec la grâce du Christ ne jamais perdre la confiance, qui sait voir le bien dans chaque chose. C’est également une invitation que nous recevons à chaque célébration eucharistique: «Haut les cœurs».

Avoir de la sympathie pour le monde et pour les gens. Même quand ils font de tout pour nous la faire perdre, être animés par la sympathie qui nous vient de l’Esprit du Christ, qui nous rend libres et passionnés, qui nous fait «être à l’intérieur», comme le sel et le levain.

Chers frères et sœurs, puissiez-vous être dans le monde comme l’âme dans le corps (cf. Lettre à Diognète, VI, 1), témoins de la Résurrections du Seigneur Jésus. Cela est mon souhait pour vous, que j’accompagne de ma prière et de ma Bénédiction.

Du Vatican, le 23 octobre 2017

 

 

Très chers Confrères dans l’Episcopat,

Nous célébrons les soixante-dix ans de la promulgation de la Constitution apostolique Provida Mater Ecclesia (02.02.1947) et du Motu proprio Primo Feliciter (12.03.1948), occasion favorable pour remercier le Seigneur du don de cette vocation dans l’Eglise. Selon cette vocation spéciale, des femmes et des hommes sont appelés à vivre avec passion les défis du présent et à embrasser l’avenir avec espérance.

L’identité des Instituts séculiers s’est dévoilée peu à peu, à travers les traits officiels indiqués par l’Eglise avec Provida Mater Ecclesia, Primo Feliciter, le Code de Droit canonique, le Magistère pontifical depuis Paul VI au Pape François. Le document Les Instituts séculiers: leur identité et leur mission, présenté par ce Dicastère à la Congrégation plé-nière célébrée du 3 au 6 mai 1983, reste de grande clarté et actualité.

Tout aussi important est ce que les Instituts séculiers ont compris d’eux-mêmes à travers la vie des personnes qui en ont incarné le charisme. Il s’agit d’un parcours complexe parce qu’il traverse les conditions concrètes dans lesquelles la sécularité consacrée a su interpréter sa présence et donc sa mission dans le monde et dans l’Eglise. Et c’est un parcours qui continue, parce qu’il est étroitement lié au devenir de l’Eglise et du monde.

C’est cette richesse, objet de notre réflexion, que nous souhaitons présenter, afin qu’elle soit partagée et devienne, à travers votre ministère pastoral, patrimoine de toute la communauté des croyants.

Audience du Pape François aux participants
à la rencontre organisée par la
Conférence Italienne des Instituts Séculiers

Salle du Consistoire
Samedi 10 mai 2014

Le Saint-Père a improvisé le discours suivant:

J’ai écrit un discours pour vous, mais aujourd’hui il s’est passé quelque chose. C’est ma faute parce que j’ai accordé deux audiences, je ne dis pas en même temps, mais presque. C’est pourquoi j’ai préféré vous remettre le discours, car le lire est ennuyeux, et vous dire deux ou trois petites choses qui vous aideront peut-être.

Depuis l’époque où Pie XII l’a imaginé, et ensuite la promulgation de Provida Mater Ecclesia, cela a été un geste révolutionnaire dans l’Eglise. Les instituts séculiers sont véritablement un geste de courage qui a fait l’Eglise à ce moment-là; donner une structure, reconnaître leur existence institutionnelle aux instituts séculiers. Et depuis cette époque, jusqu’à maintenant, le bien que vous faites avec courage, car il y a besoin de courage pour vivre dans le monde à l’Eglise est très grand. Beaucoup d’entre vous, seuls, dans leur appartement, vont et viennent; certains dans de petites communautés. Mener tous les jours la vie d’une personne qui vit dans le monde, et dans le même temps conserver la contemplation, cette dimension contemplative à l’égard du Seigneur et également à l’égard du monde, contempler la réalité, ainsi que contempler les beautés du monde et aussi les graves péchés de la société, les déviations, toutes ces choses, et toujours dans une tension spirituelle... C’est pourquoi votre vocation est fascinante, car c’est une vocation qui est précisément là, où se joue le salut non seulement des personnes, mais des institutions. Et de tant d’institutions laïques nécessaires au monde. C’est pourquoi je pense ainsi, qu’avec Provida Mater Ecclesia l’Eglise a fait un geste vraiment révolutionnaire!

Je vous souhaite de toujours conserver cette attitude d’aller au- delà, pas seulement au-delà, mais au-delà et au milieu, là où tout se joue: la politique, l’économie, l’éducation, la famille... là! Il se peut que vous ayez la tentation de penser: «Mais moi, que puis-je faire?». Quand cette tentation se présente, rappelez-vous que le Seigneur nous a parlé du grain de blé! Et votre vie est comme le grain de blé... là; elle est comme le levain... là. Et faire tout votre possible pour le Règne vienne, croisse et soit grand, et aussi qu’il conserve de nombreuses personnes, comme l’arbre de sénevé. Pensez à cela. Petite vie, petit geste; vie normale, mais levain, semence, qui fait grandir. Et cela vous apporte le réconfort. Les résultats de ce bilan sur le Règne de Dieu ne se voient pas. Seul le Seigneur nous fait percevoir quelque chose... Nous verrons les résultats là-haut.

C’est pourquoi il est important que vous ayez tant d’espérance! C’est une grâce que vous devez demander au Seigneur, toujours: l’espérance qui ne déçoit jamais. Elle ne déçoit jamais! Une espérance qui va de l’avant. Je vous conseillerais de lire très souvent le chapitre 11 de la Lettre aux Hébreux, ce chapitre de l’espérance. Et apprendre que tant de nos pères ont suivi ce chemin et n’ont pas vu les résultats, mais les ont salués de loin. L’espérance... C’est ce que je vous souhaite. Merci beaucoup pour ce que vous accomplissez dans l’Eglise; merci beaucoup pour votre prière et pour vos actions. Merci pour votre espérance. Et n’oubliez pas: soyez révolutionnaires!

Voici le texte du discours préparé et remis par le Pape.

Chers frères et sœurs,

Je vous accueille à l’occasion de votre assemblée et je vous salue en vous disant: je connais et j’apprécie votre vocation! Celle-ci est l’une des formes les plus récentes de vie consacrée reconnues et approuvées par l’Eglise, et peut-être pour cette raison n’est-elle pas encore entièrement comprise. Ne vous découragez pas: vous faites partie de cette Eglise pauvre et qui sort dont je rêve!

Par vocation, vous êtes des laïcs et des prêtres comme les autres et parmi les autres, vous conduisez une vie ordinaire, privée de signes extérieurs, sans le soutien d’une vie communautaire, sans la visibilité d’un apostolat organisé ou d’œuvres spécifiques. Vous êtes seulement riches de l’expérience totalisante de l’amour de Dieu et c’est pourquoi vous êtes capables de connaître et de partager la difficulté de la vie dans ses multiples expressions, en étant un levain avec la lumière et la force de l’Evangile.

Soyez le signe de cette Eglise en dialogue dont parle Paul VI dans l’encyclique Ecclesiam suam: «On ne sauve pas le monde du dehors — affirme-t-il —; il faut, comme le Verbe de Dieu qui s’est fait homme, assimiler, en une certaine mesure, les formes de vie de ceux à qui on veut porter le message du Christ; sans revendiquer de privilèges qui éloignent, sans maintenir la barrière d'un langage incompréhensible, il faut partager les usages communs, pourvu qu’ils soient humains et honnêtes, spécialement ceux des plus petits, si on veut être écouté et compris. Il faut, avant même de parler, écouter la voix et plus encore le cœur de l’homme; le comprendre et, autant que possible, le respecter et, là où il le mérite, aller dans son sens. Il faut se faire les frères des hommes du fait même qu’on veut être leurs pasteurs, leurs pères et leurs maîtres. Le climat du dialogue, c'est l’amitié. Bien mieux, le service» (n. 90).

Le thème de votre assemblée, «Au cœur des événements humains: les défis d’une société complexe», indique le domaine de votre mission et de votre prophétie. Soyez dans le monde, mais non du monde, en portant en vous l’essentiel du message chrétien: l’amour du Père qui sauve. Soyez au cœur du monde, avec le cœur de Dieu.

Votre vocation vous conduit à vous intéresser à chaque homme et à ses nécessités les plus profondes, qui restent souvent inexprimées ou masquées. En vertu de l’amour de Dieu que vous avez rencontré et connu, soyez capables de proximité et de tendresse. Ainsi, vous pourrez être proches au point de toucher l’autre, ses blessures et ses attentes, ses demandes et ses besoins, avec cette tendresse qui est l’expression d’un soin qui efface toute distance. Comme le Samaritain qui passa à côté et vit et eut compassion. C’est là que se trouve le mouvement auquel vous engage votre vocation: passer à côté de chaque homme et vous faire le prochain de toute personne que vous rencontrez; car votre présence dans le monde n’est pas simplement une condition sociologique, mais elle est une réalité théologale qui vous appelle à une manière d’être consciente, attentive, qui sait apercevoir, voir et toucher la chair de son frère.

Si cela n’arrive pas, si vous êtes devenus distraits, ou pire encore vous ne connaissez pas ce monde contemporain, mais que vous connaissez et fréquentez seulement le monde qui vous arrange le plus, ou qui vous réjouit le plus, alors la conversion est urgente! Votre vocation est par sa nature en sortie, non seulement parce qu’elle vous conduit vers l’autre, mais aussi et surtout parce qu’elle vous demande d’habiter là où habite chaque homme.

L’Italie est le pays ayant le plus grand nombre d’instituts séculiers et de membres. Soyez un levain qui peut produire du bon pain pour tant de personnes, ce pain dont tant de personnes ont faim: l’écoute des besoins, des désirs, des déceptions, de l’espérance. Comme ceux qui vous ont précédés dans votre vocation, vous pouvez redonner l’espérance aux jeunes, aider les personnes âgées, ouvrir des voies vers l’avenir, diffuser l’amour en chaque lieu et dans chaque situation. Si cela ne se produit pas, si votre vie ordinaire manque de témoignage et de prophétie, alors je vous le répète à nouveau, une conversion est urgente!

Ne perdez jamais l’élan de marcher sur les routes du monde, la conscience que marcher, même d’un pas incertain ou en boitant, est toujours mieux que d’être immobiles, enfermés dans ses propres interrogations ou dans ses propres certitudes. La passion missionnaire, la joie de la rencontre avec le Christ vous pousse à partager avec les autres la beauté de la foi, elle éloigne le risque de rester bloqués dans l’individualisme. La pensée qui propose l’homme comme artisan de lui-même, uniquement par ses propres choix et par ses propres désirs, souvent revêtus de l’habit apparemment beau de la liberté et du respect, risque de miner les fondements de la vie consacrée, en particulier séculière. Il est urgent de réévaluer le sens d’appartenance à votre communauté vocationnelle qui, précisément parce qu’elle ne se fonde pas sur une vie commune, trouve ses points de force dans le charisme. C’est pourquoi, si chacun de vous est pour les autres une possibilité précieuse de rencontre avec Dieu, il s’agit de redécouvrir la responsabilité d’être prophétie comme communauté, de rechercher ensemble, avec humilité et patience, une parole ayant un sens qui peut être un don pour le pays et pour l’Eglise, et de la témoigner avec simplicité. Vous êtes comme des antennes prêtes à saisir les germes de nouveauté suscités par l’Esprit Saint, et vous pouvez aider la communauté ecclésiale à assumer ce regard de bien et à trouver de nouvelles voies courageuses pour rejoindre chacun.

Pauvres parmi les pauvres, mais avec un cœur ardent. Jamais immobiles, toujours en chemin. Ensemble et envoyés, également quand vous êtes seuls, car la consécration fait de vous une étincelle vivante d’Eglise. Toujours en chemin avec cette vertu qui est une vertu en pèlerinage: la joie!

Merci, très chers amis, de ce que vous êtes. Que le Seigneur vous bénisse et que la Vierge vous protège. Et priez pour moi!

Chers frères et sœurs,

La célébration de l’Année de la vie consacrée résonne en écho dans nos cœurs, avec l’invitation constante que nous adresse le pape François : réveillez le monde, suivez le Seigneur de façon prophétique, soyez les annonciateurs de la joie de l’Évangile. Dans ses exhortations, nous sentons vivante l’affirmation de saint Jean-Paul II : « L’Église a besoin de l’apport spirituel et apostolique d’une vie consacrée renouvelée et renforcée ».

Multiples sont aussi les retentissements positifs qui parviennent à ce dicastère en lien avec les expériences vécues à Rome par les consacrés et consacrées venus de tous les continents au cours de cette Année de grâce pour l’Église : les veillées de prière avec lesquelles nous avons lancé toutes les convocations, les célébrations eucharistiques par lesquelles nous avons conclu chacune d’elles, la rencontre œcuménique de consacrés des différentes Églises, la rencontre des formateurs et des formatrices, la rencontre pour les jeunes consacrés et le temps spécifiques qui a rassemblé dans la communion toutes les formes de vie consacrée. Le SaintPère François a accompagné chaque événement par un dialogue familier et fraternel, indiquant les vastes horizons et le caractère prophétique d’une vie vécue selon l’Évangile dans l’Église.

Pour cet événement de l’Esprit, nous rendons grâce à Dieu qui est « le bien, tout le bien, le 1 Pape Jean-Paul II, ex. ap. post-synodale Vita consecrata (25 mars 1996), n. 13 ; DC 1996, n. 2136, p. 355. bien suprême »2 . Notre gratitude va à ceux qui ont travaillé avec passion pour programmer et animer ce temps spécial et à ceux qui ont répondu à la convocation auprès du Siège de Pierre pour vivre cet événement sous le signe de l’unité. Un merci particulier au pape François de nous avoir fait le don de cette Année et de nous avoir accompagnés pendant tout ce temps, comme Successeur de Pierre et consacré à Dieu, comme nous.

Nous continuons, aujourd’hui, notre chemin de réflexion, parcouru ensemble grâce aux Lettres Réjouissez-vous, Scrutez et Contemplez ; celui-ci s’arrête pour lire la missio Dei, comme mystère confié par le Christ à son Église et confirmé avec puissance par l’Esprit Saint à la Pentecôte : « vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Actes 1,8). Toutes les formes de vie consacrée reçoivent, accueillent et vivent cet appel comme un élément constitutif de la sequeta Christi particulière. L’exhortation finale de Perfectae caritatis, cinquante ans après sa promulgation (28 octobre 1965), résonne d’une vigueur féconde : « Que tous les religieux donc, par l’intégrité de leur foi, leur charité envers Dieu et le prochain, l’amour de la Croix et l’espérance de la gloire future, répandent la Bonne Nouvelle du Christ dans l’univers entier, pour que leur témoignage soit visible par tous et que notre Père qui est aux cieux soit glorifié (cf. Mt 5, 16) ». Le pape François nous accompagne dans cette visitation renouvelée avec un langage inspirateur et performatif qu’il utilise constamment pour l’Église universelle comme pour notre forme de vie. Nous poursuivons notre dialogue avec tous les consacrés et consacrées, tissé à travers les Lettres précédentes, afin que notre intelligence, notre cœur et nos décisions puissent être féconds en vie et faire porter du fruit aux intuitions de l’Année de la vie consacrée.

À vous tous, femmes et hommes consacrés, nous exprimons notre gratitude pour votre don de vous-mêmes à Dieu, rayon de la beauté di vine qui illumine le chemin de l’existence humaine. Nous vous adressons également cette invitation afin que votre histoire continue d’être écrite avec une langue de feu dans la puissance de l’Esprit Saint. La langue avec laquelle vous annoncerez la Bonne Nouvelle aura des mots, des assonances, des accents, des nuances et des faits différents selon votre manière de vivre la consécration. Dans une vie totalement contemplative ou dans la vie religieuse apostolique, dans la louange d’un cœur vierge, dans la présence, dans l’action et dans le témoignage vécus au sein de l’Église locale ou dans la sécularité des sphères sociales : que vous puissiez toujours et de toute manière être l’expression de la mission de l’Église, la bonne odeur de l’Esprit Saint et la joie de l’Évangile dans la cité humaine.

Que Marie, « dont la vie est la règle de conduite pour tous »  accompagne notre chemin et intercède, Mater misericordiae, pour un don de nous-mêmes joyeux et prophétique à l’Evangile.

Chers frères et sœurs,

L’Année de la vie consacrée – chemin précieux et béni – a atteint son zénith, alors que les voix de consacrés et consacrées de partout dans le monde expriment la joie de la vocation et la fidélité à leur identité dans l’Église, témoignée parfois jusqu’au martyre.

Les deux lettres Réjouissez-vous et Scrutez ont ouvert un chemin de réflexion unanime, sérieux et significatif, qui a posé des questions existentielles à notre vie personnelle et d’Institut. Il convient maintenant de poursuivre notre réflexion à plusieurs voix, en fixant notre regard au cœur de notre vie de sequela. Porter le regard au plus profond de notre vie, demander la raison de notre pèlerinage à la recherche de Dieu, interroger la dimension contemplative contemporaine, pour reconnaître le mystère de grâce qui nous soutient, nous passionne, nous transfigure.

Le pape François nous appelle avec sollicitude à tourner le regard de notre vie sur Jésus, mais aussi à nous laisser regarder par Lui pour « redécouvrir chaque jour que nous sommes les dépositaires d’un bien qui humanise, qui aide à mener une vie nouvelle » (1). Il nous invite à entrainer le regard de notre cœur parce que « l’amour authentique est toujours contemplatif » (2). Tant la relation théologale de la personne consacrée avec le Seigneur (confessio Trinitatis), que la communion fraternelle avec ceux qui sont appelés à vivre le même charisme (signum fraternitatis), ou la mission comme épiphanie de l’amour miséricordieux de Dieu dans la communauté humaine (servitium caritatis),tout se rapporte à la recherche sans fin du visage de Dieu, à l’écoute obéissante de sa Parole, pour parvenir à la contemplation du Dieu vivant et vrai.

Les diverses formes de vie consacrée – érémitique et virginale, monastique et canoniale, conventuelle et apostolique, séculière et de fraternité nouvelle – boivent à la source de la contemplation, où elles se restaurent et prennent de la vigueur. Elles y rencontrent le mystère qui les habite et trouvent la plénitude pour vivre la clé évangélique de la consécration, de la communion et de la mission.

Cette lettre – qui s’insère dans la continuité de l’Instruction La dimension contemplative de la vie religieuse (1980), de l’Exhortation apostolique post-synodale Vita consecrata (1996), de la Lettre apostolique Novo millennio ineunte (2001) (a), et des Instructions Repartir du Christ (2002) et Faciem tuam, Domine, requiram (2008) (b) – vous arrive donc comme une invitation entrouverte sur le mystère de Dieu, fondement de toute notre vie.Une invitation qui ouvre un horizon jamais atteint et jamais totalement épuisé : notre relation avec le secret du Dieu vivant, le primat de la vie dans l’Esprit, la communion d’amour avec Jésus, centre de la vie et source permanente de toute initiative (3), expérience vivante qui demande à être partagée (4). Le souhait retentit : « Pose-moi comme un sceau sur ton cœur » (Ct 8, 6).

Que l’Esprit Saint qui seul connaît et touche notre intimité, intimior intimo meo (5), nous accompagne dans le suivi, dans l’édification, dans la transformation de notre vie, pour qu’elle soit accueil et joie d’une présence qui nous habite, désirée et aimée, véritable confessio Trinitatis dans l’Église et dans la cité humaine : « Nous serons d’autant plus capables à la recevoir que notre foi en elle sera plus grande, notre espérance plus ferme, notre désir plus ardent » (6).

Le cri mystique qui reconnaît l’Aimé, « Tu es beau, comme aucun des enfants de l’homme » (Ps 44, 3), comme puissance d’amour, féconde l’Église et réunit dans la cité humaine les fragments perdus de la beauté.

 

 

 

Chers frères et sœurs,

1. « La joie de l’Evangile remplit le cœur et toute la vie de ceux qui rencontrent Jésus. Avec Jésus Christ, la joie naît et renaît toujours ».[1]

Dans le magistère du Pape François, l’incipit d’Evangelii gaudium résonne avec une vitalité surprenante : il nous tourne vers ce mystère merveilleux de la Bonne Nouvelle qui, accueilli dans le cœur de la personne, en transforme la vie. C’est la parabole de la joie qui nous est racontée : la rencontre avec Jésus allume en nous la beauté de l’origine, celle du visage sur lequel resplendit la gloire du Père (cf. 2Co 4,6), source de la joie.

La Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique propose de réfléchir sur le temps de grâce qu’il nous est donné de vivre, cette invitation spéciale que le Pape adresse à la vie consacrée.

Accueillir ce magistère, c’est renouveler son existence suivant l’Evangile, non selon une radicalité comprise comme modèle de perfection et souvent de séparation, mais dans l’adhésion toto corde à l’événement de la rencontre salvifique qui transforme la vie. « Il s’agit de tout quitter pour suivre le Seigneur. Non, je ne veux pas dire radical. La radicalité évangélique n’appartient pas seulement aux religieux: elle est demandée à tous. Mais les religieux suivent le Seigneur de manière spéciale, sur un mode prophétique. Moi, j’attends de vous ce témoignage-là. Les religieux doivent être des hommes et des femmes capables de réveiller le monde ».[2]

Dans la finitude humaine, les limites et les soucis quotidiens, les consacrés et consacrées vivent la fidélité. Lorsqu’ils donnent raison de la joie qui les habite, ils deviennent un splendide témoignage, une annonce efficace, une compagnie et une proximité pour les femmes et les hommes qui habitent avec eux l’histoire et cherchent l’Église comme la maison paternelle.[3] François d’Assise, en choisissant l’Evangile comme forme de vie, « a fait grandir la foi, a renouvelé l’Église; et, dans le même temps, il a renouvelé la société, l’a rendue plus fraternelle, mais toujours avec l’Evangile, avec le témoignage. Prêchez toujours l’Evangile et, si nécessaire, même avec les paroles! ».[4]

Les suggestions qui nous viennent de l’écoute de la parole du Pape sont nombreuses, mais ce qui nous interpelle particulièrement, c’est l’absolue simplicité avec laquelle il propose son magistère, se conformant à l’authenticité désarmante de l’Evangile. Parole sans glose, répandue avec le geste large du bon semeur qui, confiant, ne fait pas de discrimination entre les terrains.

Une invitation donnée avec autorité et avec la légèreté de la confiance, un appel à abandonner les argumentations institutionnelles et les justifications personnelles, une parole provocante qui parvient à interroger nos modes de vie parfois engourdis et somnolents, souvent vécus à la marge du défi: si vous aviez autant de foi qu’un grain de moutarde (Lc 17,5). Un appel qui nous encourage à nous mettre en mouvement pour donner raison du Verbe qui demeure parmi nous, de l’Esprit qui crée et qui renouvelle constamment son Église.

Cette Lettre trouve sa raison d’être dans cette invitation et souhaite entamer une réflexion partagée, tout en s’offrant comme simple moyen pour une confrontation loyale entre Evangile et Vie. Le Dicastère introduit ainsi un itinéraire commun, lieu de réflexion personnelle, fraternelle, en institut, et en chemin vers 2015, année que l’Église dédie à la vie consacrée. Avec le désir et l’intention d’oser les décisions évangéliques qui porteront des fruits de renaissance et seront source de joie: « La primauté de Dieu apporte à l’existence humaine une plénitude de sens et de joie, car l’homme est fait pour Dieu et il est sans repos tant qu’il ne repose en Lui ».[5]

Chers frères et sœurs,

Poursuivons dans la joie le chemin de l’Année de la vie consacrée, afin que notre cheminement soit déjà un temps de conversion et de grâce. Par la parole et par sa vie même, le Pape François continue à nous montrer la joie et la fécondité qu’apporte une vie vécue selon l’Évangile et en même temps nous invite à agir et à être « Église en sortie » selon une logique de liberté1 .

Il nous demande de laisser derrière nous « une Église mondaine qui se drape de spirituel ou de pastoral » et de respirer l’air pur de l’Esprit Saint qui nous évite de rester centrés sur nous-mêmes, cachés sous une apparence religieuse, vide de Dieu. Ne nous laissons pas dérober l’Évangile ! »2 .

La vie consacrée est un signe des biens à venir dans la cité humaine, en exode le long des sentiers de l’histoire. Elle accepte de se mesurer à des certitudes provisoires, des situations nouvelles, des provocations, en un processus continu avec les insistances et les passions que lance l’humanité contemporaine. Dans une telle attitude de vigilance elle garantit la recherche du visage de Dieu, vit la « sequela » du Christ, se laisse guider par l’Esprit pour vivre dans l’amour du Royaume, dans une fidélité créative et une prompte action. L’identité des pèlerins et des orants in limine historiae lui appartient intimement.

Cette lettre veut donner à tous les consacrés et consacrées ce précieux héritage, les exhortant à demeurer, d’un cœur ferme, fidèles au Seigneur (cf. Ac 11,23) et à persévérer dans ce chemin de grâce. Nous voulons lire ensemble en synthèse, les étapes accomplies durant ces cinquante dernières années. En ce travail de mémoire, le Concile Vatican II émerge comme un élément d’importance absolue pour le renouveau de la vie consacrée. L’invitation du Seigneur résonne pour nous : Arrêtez-vous sur les routes et voyez, renseignez-vous sur les chemins de jadis, quelle était la voie du bien ? Suivez-la et vous trouverez le repos pour vos âmes (Jr 6,16).

À ce stade, chacun peut reconnaître les semences de vie qui, déposées dans un cœur bon et généreux (Lc 8,15) ont été fécondées ou celles qui, le long des routes, sur les pierres ou parmi les ronces, n’ont pas donné de fruits (cf. Lc 8,12-14).

S’ouvre alors la possibilité de poursuivre le chemin avec courage et vigilance pour oser des choix qui honorent le caractère prophétique de notre identité, mode spécial de participation à la fonction prophétique du Christ, communiquée par l’Esprit à tout le Peuple de Dieu3 , afin que soit manifestée aujourd’hui « la grandeur prééminente de la grâce victorieuse du Christ et l’infinie puissance de l’Esprit Saint qui opère dans l’Église » 4 .

Scruter les horizons de notre vie et de notre temps, par une attention vigilante.

Scruter la nuit pour découvrir le feu qui illumine et guide, scruter le ciel pour reconnaître les signes porteurs de bénédictions sur notre pauvreté. Veiller avec vigilance et intercéder, fermes dans la foi. Le temps est venu de donner raison à l’Esprit qui crée : « Dans notre vie personnelle, dans notre vie privée, le Pape François nous rappelle que l’Esprit nous pousse à prendre un chemin plus évangélique. Ne résiste pas à l’Esprit Saint : c’est cette grâce que je désirerais que nous demandions tous au Seigneur ; la docilité à l’Esprit Saint, à cet Esprit qui est en nous et qui nous fait avancer sur la route de la sainteté, cette sainteté si belle de l’Église. La grâce de la docilité à l’Esprit Saint » 5 .

Cette lettre trouve sa raison d’être dans l’histoire de la grâce abondante vécue dans l’Église par les consacrés et consacrées tandis que, en toute franchise, elle invite au discernement. Le Seigneur est vivant et agissant en notre histoire et il nous appelle à la collaboration et au discernement en commun, pour de nouvelles manifestations d’un prophétisme au service de l’Église, en vue du Règne qui vient.

Revêtons-nous à nouveau des armes de la lumière, de la liberté et du courage de l’Évangile, pour scruter l’horizon, y reconnaître les signes de Dieu et leur obéir. Par une option évangélique audacieuse, osez, à la manière de l’humble et du petit.

 

Lettre Apostolique du Pape François à tous
les consacrés à l'occasion de l'année de la vie consacrée

 

 

Chères consacrées et chers consacrés!Je vous écris comme Successeur de Pierre, à qui le Seigneur a confié la tâche de confirmer ses frères dans la foi (cf. Lc 22, 32), et je vous écris comme votre frère, consacré à Dieu comme vous.

Remercions ensemble le Père, qui nous a appelés à suivre Jésus dans la pleine adhésion à son Évangile et dans le service de l’Église, et qui a répandu dans nos cœurs l’Esprit Saint qui nous donne la joie et nous fait rendre témoignage au monde entier de son amour et de sa miséricorde.

En me faisant l’écho du sentiment de beaucoup d’entre vous et de la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique, à l’occasion du 50ème anniversaire de la Constitution dogmatique Lumen gentium sur l’Église, qui au chapitre VI traite des religieux, comme aussi du Décret Perfectae caritatis sur le renouveau de la vie religieuse, j’ai décidé d’ouvrir une Année de la Vie Consacrée. Elle commencera le 30 novembre prochain, 1er dimanche de l’Avent, et se terminera avec la fête de la Présentation de Jésus au Temple, le 2 février 2016.

Après avoir écouté la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique, j’ai indiqué comme objectifs pour cette Année les mêmes que saint Jean-Paul II avait proposés à l’Église au début du troisième millénaire, reprenant, d’une certaine façon, ce qu’il avait déjà indiqué dans l’Exhortation pos-synodale Vita consecrata : « Vous n’avez pas seulement à vous rappeler et à raconter une histoire glorieuse, mais vous avez à construire une histoire glorieuse ! Regardez vers l’avenir, où l’Esprit vous envoie pour faire encore avec vous de grandes choses » (n. 110).


I – Les objectifs pour l’Année de la Vie Consacrée

1. Le premier objectif est de regarder le passé avec reconnaissance. Chacun de nos Instituts vient d’une riche histoire charismatique. À ses origines est présente l’action de Dieu qui, dans son Esprit, appelle certaines personnes à la suite rapprochée du Christ, à traduire l’Évangile dans une forme particulière de vie, à lire avec les yeux de la foi les signes des temps, à répondre avec créativité aux nécessités de l’Église. L’expérience des débuts a ensuite grandi et s’est développée, associant d’autres membres dans de nouveaux contextes géographiques et culturels, donnant vie à de nouvelles manières de mettre en œuvre le charisme, à de nouvelles initiatives et expressions de charité apostolique. C’est comme la semence qui devient un arbre en étendant ses branches.

Au cours de cette Année, il sera opportun que chaque famille charismatique se souvienne de ses débuts et de son développement historique, pour rendre grâce à Dieu qui a ainsi offert à l’Église tant de dons qui la rendent belle et équipée pour toute œuvre bonne (cf. Lumen gentium, n. 12).

Raconter sa propre histoire est indispensable pour garder vivante l’identité, comme aussi pour raffermir l’unité de la famille et le sens d’appartenance de ses membres. Il ne s’agit pas de faire de l’archéologie ou de cultiver des nostalgies inutiles, mais bien plutôt de parcourir à nouveau le chemin des générations passées pour y cueillir l’étincelle inspiratrice, les idéaux, les projets, les valeurs qui les ont mues, à commencer par les Fondateurs, par les Fondatrices et par les premières communautés. C’est aussi une manière de prendre conscience de la manière dont le charisme a été vécu au long de l’histoire, quelle créativité il a libérée, quelles difficultés il a dû affronter et comment elles ont été surmontées. On pourra découvrir des incohérences, fruit des faiblesses humaines, parfois peut-être aussi l’oubli de certains aspects essentiels du charisme. Tout est instructif et devient en même temps appel à la conversion. Raconter son histoire, c’est rendre louange à Dieu et le remercier pour tous ses dons.

Nous le remercions de manière particulière pour ces 50 dernières années faisant suite au Concile Vatican II, qui a représenté un ‘coup de vent’ de l’Esprit Saint pour toute l’Église. Grâce à lui la vie consacrée a mis en œuvre un chemin fécond de renouveau qui, avec ses lumières et ses ombres, a été un temps de grâce, marqué par la présence de l’Esprit.

Que cette Année de la Vie Consacrée soit aussi une occasion pour confesser avec humilité et grande confiance dans le Dieu Amour (cf. 1 Jn 4, 8) sa propre fragilité et pour la vivre comme une expérience de l’amour miséricordieux du Seigneur ; une occasion pour crier au monde avec force et pour témoigner avec joie de la sainteté et de la vitalité présentes chez un grand nombre de ceux qui ont été appelés à suivre le Christ dans la vie consacrée.


2. Cette Année nous appelle en outre à vivre le présent avec passion. La mémoire reconnaissante du passé nous pousse, dans une écoute attentive de ce que l’Esprit dit à l’Église aujourd’hui, à mettre en œuvre d’une manière toujours plus profonde les aspects constitutifs de notre vie consacrée.

Depuis les débuts du premier monachisme, jusqu’aux “nouvelles communautés” d’aujourd’hui, chaque forme de vie consacrée est née de l’appel de l’Esprit à suivre le Christ comme il est enseigné dans l’Évangile (cf. Perfectae caritatis, n. 2). Pour les Fondateurs et les Fondatrices, la règle en absolu a été l’Évangile, toute autre règle voulait être seulement une expression de l’Évangile et un instrument pour le vivre en plénitude. Leur idéal était le Christ, adhérer à lui entièrement, jusqu’à pouvoir dire avec Paul : « Pour moi, vivre, c’est le Christ » (Ph 1, 21) ; les vœux avaient du sens seulement pour mettre en œuvre leur amour passionné.

La question que nous sommes appelés à nous poser au cours de cette Année est de savoir si nous aussi nous nous laissons interpeller par l’Évangile et comment ; s’il est vraiment levademecum pour notre vie de chaque jour et pour les choix que nous sommes appelés à faire. Il est exigeant et demande à être vécu avec radicalité et sincérité. Il ne suffit pas de le lire (même si la lecture et l’étude restent d’extrême importance), il ne suffit pas de le méditer (et nous le faisons avec joie chaque jour). Jésus nous demande de le mettre en œuvre, de vivre ses paroles.

Nous devons nous demander encore : Jésus est-il vraiment notre premier et unique amour, comme nous nous le sommes proposés quand nous avons professé nos vœux ? C’est seulement s’il en est ainsi que nous pouvons et devons aimer dans la vérité et dans la miséricorde chaque personne que nous rencontrons sur notre chemin, parce que nous aurons appris de lui ce qu’est l’amour et comment aimer : nous saurons aimer parce que nous aurons son cœur même.

Nos Fondateurs et nos Fondatrices ont éprouvé en eux la compassion qui prenait Jésus quand il voyait les foules comme des brebis dispersées sans pasteur. Comme Jésus, mû par cette compassion, a donné sa parole, a guéri les malades, a donné le pain à manger, a offert sa vie- même, de même les Fondateurs se sont aussi mis au service de l’humanité à qui l’Esprit les envoyait, selon les manières les plus diverses : l’intercession, la prédication de l’Évangile, la catéchèse, l’instruction, le service des pauvres, des malades… L’imagination de la charité n’a pas connu de limites et a su ouvrir d’innombrables chemins pour porter le souffle de l’Évangile dans les cultures et dans les milieux sociaux les plus divers.

L’Année de la Vie Consacrée nous interroge sur la fidélité à la mission qui nous a été confiée. Nos ministères, nos œuvres, nos présences, répondent-ils à ce que l’Esprit a demandé à nos Fondateurs, sont-ils adaptés à en poursuivre les finalités dans la société et dans l’Église d’aujourd’hui ? Y-a-t-il quelque chose que nous devons changer ? Avons-nous la même passion pour nos gens, sommes-nous proches d’eux au point d’en partager les joies et les souffrances, afin d’en comprendre vraiment les besoins et de pouvoir offrir notre contribution pour y répondre ?

« Les mêmes générosité et abnégation qui animaient les Fondateurs – demandait déjà saint Jean- Paul II – doivent vous conduire, vous, leurs enfants spirituels, à maintenir vivants leurs charismes qui, avec la même force de l’Esprit qui les a suscités, continuent à s’enrichir et à s’adapter, sans perdre leur caractère authentique, pour se mettre au service de l’Église et conduire à sa plénitude l’implantation de son Royaume »[1].

Dans le rappel de la mémoire des origines une composante supplémentaire du projet de vie consacrée est mise en lumière. Les Fondateurs et les Fondatrices étaient fascinés par l’unité des Douze autour de Jésus, par la communion qui caractérisait la première communauté de Jérusalem. En donnant vie à leur propre communauté, chacun d’eux a voulu reproduire ces modèles évangéliques, être un seul cœur et une seule âme, jouir de la présence du Seigneur (cf. Perfectae caritatis, n. 15).

Vivre le présent avec passion signifie devenir “experts de communion”, « témoins et artisans de ce “projet de communion” qui se trouve au sommet de l’histoire de l’homme selon Dieu »[2]. Dans une société de l’affrontement, de la cohabitation difficile entre des cultures différentes, du mépris des plus faibles, des inégalités, nous sommes appelés à offrir un modèle concret de communauté qui, à travers la reconnaissance de la dignité de chaque personne et du partage du don dont chacun est porteur, permette de vivre des relations fraternelles.

Soyez donc des femmes et des hommes de communion, rendez-vous présents avec courage là où il y a des disparités et des tensions, et soyez signe crédible de la présence de l’Esprit qui infuse dans les cœurs la passion pour que tous soient un (cf. Jn 17, 21). Vivez la mystique de la rencontre : « la capacité d’entendre, d’être à l’écoute des autres. La capacité de chercher ensemble le chemin, la méthode »[3], vous laissant éclairer par la relation d’amour qui passe entre les trois personnes divines (cf. 1 Jn 4, 8), ce modèle de toute relation interpersonnelle.


3. Embrasser l’avenir avec espérance veut être le troisième objectif de cette Année. Nous connaissons les difficultés que rencontre la vie consacrée dans ses différentes formes : la diminution des vocations et le vieillissement, surtout dans le monde occidental, les problèmes économiques suite à la grave crise financière mondiale, les défis de l’internationalité et de la mondialisation, les tentations du relativisme, la marginalisation et l’insignifiance sociale… C’est bien dans ces incertitudes que nous partageons avec beaucoup de nos contemporains, que se met en œuvre notre espérance, fruit de la foi au Seigneur de l’histoire qui continue de nous répéter : « Ne crains pas… car que je suis avec toi » (Jr 1, 8).

L’espérance dont nous parlons ne se fonde pas sur des chiffres ni sur des œuvres, mais sur Celui en qui nous avons mis notre confiance (cf. 2 Tm 1, 12), et pour lequel « rien n’est impossible » (Lc

1, 37). Là est l’espérance qui ne déçoit pas et qui permettra à la vie consacrée de continuer à écrire une grande histoire dans l’avenir, vers lequel nous devons tenir notre regard tourné, conscients que c’est vers lui que nous pousse l’Esprit Saint pour continuer à faire avec nous de grandes choses.

Ne cédez pas à la tentation du nombre et de l’efficacité, moins encore à celle de se fier à ses propres forces. Scrutez les horizons de votre vie et du moment actuel en veille vigilante. Avec Benoît XVI je vous répète : « Ne vous unissez pas aux prophètes de malheur qui proclament la fin ou le non sens de la vie consacrée dans l’Église de nos jours ; mais revêtez-vous plutôt de Jésus

Christ et revêtez les armes de lumière comme exhorte saint Paul (cf. Rm 13, 11-14) – en demeurant éveillés et vigilants »[4]. Continuons et reprenons toujours notre chemin avec la confiance dans le Seigneur.

Je m’adresse surtout à vous les jeunes. Vous êtes le présent parce que vous vivez déjà activement au sein de vos Instituts, en offrant une contribution déterminante avec la fraîcheur et la générosité de votre choix. En même temps, vous en êtes l’avenir parce que vous serez bien vite appelés à prendre en main la conduite de l’animation, de la formation, du service, de la mission. Cette Année vous serez protagonistes dans le dialogue avec la génération qui est devant vous. Dans une communion fraternelle, vous pourrez vous enrichir de son expérience et de sa sagesse, et en même temps vous pourrez lui proposer de nouveau l’idéal qu’elle a connu à son début, offrir l’élan et la fraîcheur de votre enthousiasme, aussi pour élaborer ensemble des manières nouvelles de vivre l’Évangile et des réponses toujours plus adaptées aux exigences du témoignage et de l’annonce.

Je suis heureux de savoir que vous aurez des occasions de vous rassembler entre vous, jeunes de différents Instituts. Que la rencontre devienne un chemin habituel de communion, de soutien mutuel, d’unité.


II - Les attentes pour l’Année de la Vie Consacrée

Qu’est-ce que j’attends en particulier de cette Année de grâce de la vie consacrée ?

1. Que soit toujours vrai ce que j’ai dit un jour : « Là où il y a les religieux il y a la joie ». Que nous soyons appelés à expérimenter et à montrer que Dieu est capable de combler notre cœur et de nous rendre heureux, sans avoir besoin de chercher ailleurs notre bonheur ; que l’authentique fraternité vécue dans nos communautés alimente notre joie ; que notre don total dans le service de l’Église, des familles, des jeunes, des personnes âgées, des pauvres, nous réalise comme personnes et donne plénitude à notre vie.

Que ne se voient pas parmi nous des visages tristes, des personnes mécontentes et insatisfaites, parce qu’« une sequela triste est une triste sequela ». Nous aussi, comme tous les autres hommes et femmes, nous avons des difficultés : nuits de l’esprit, déceptions, maladies, déclin des forces dû à la vieillesse. C’est précisément en cela que nous devrions trouver la « joie parfaite », apprendre à reconnaître le visage du Christ qui s’est fait en tout semblable à nous, et donc éprouver la joie de nous savoir semblables à lui qui, par amour pour nous, n’a pas refusé de subir la croix.

Dans une société qui exhibe le culte de l’efficacité, de la recherche de la santé, du succès, et qui marginalise les pauvres et exclut les « perdants », nous pouvons témoigner, à travers notre vie, la vérité des paroles de l’Écriture : « Quand je suis faible c’est alors que je suis fort » (2 Co12,10).

Nous pouvons bien appliquer à la vie consacrée ce que j’ai écrit dans l’Exhortation apostolique Evangelii gaudium, en citant une homélie de Benoît XVI: « L’Église ne grandit pas par prosélytisme, mais par attraction » (n. 14). Oui, la vie consacrée ne grandit pas si nous organisons de belles campagnes vocationnelle, mais si les jeunes qui nous rencontrent se sentent attirés par nous, s’ils nous voient être des hommes et des femmes heureux ! De même, son efficacité apostolique ne dépend pas de l’efficacité ni de la puissance de ses moyens. C’est votre vie qui doit parler, une vie de laquelle transparait la joie et la beauté de vivre l’Évangile et de suivre le Christ.

Je vous répète aussi ce que j’ai dit durant la dernière Vigile de la Pentecôte aux Mouvements ecclésiaux : « La valeur de l’Église, fondamentalement, c’est de vivre l’Évangile et de rendre témoignage de notre foi. L’Église est le sel de la terre, c’est la lumière du monde, elle est appelée à rendre présent dans la société le levain du Royaume de Dieu, et elle le fait avant tout par son témoignage, le témoignage de l’amour fraternel, de la solidarité, du partage » (18 mai 2013).


2. J’attends que « vous réveilliez le monde », parce que la note qui caractérise la vie consacrée est la prophétie. Comme je l’ai dit aux Supérieurs Généraux « la radicalité évangélique ne revient pas seulement aux religieux : elle est demandée à tous. Mais les religieux suivent le Seigneur d’une manière spéciale, de manière prophétique ». Voilà la priorité qui est à présent réclamée : « être des prophètes qui témoignent comment Jésus a vécu sur cette terre…Jamais un religieux ne doit renoncer à la prophétie » (29 novembre 2013).

Le prophète reçoit de Dieu la capacité de scruter l’histoire dans laquelle il vit, et d’interpréter les événements : il est comme une sentinelle qui veille durant la nuit et sait quand arrive l’aurore (cf. Is 21, 11-12). Il connait Dieu et il connait les hommes et les femmes, ses frères et sœurs. Il est capable de discernement et aussi de dénoncer le mal du péché et les injustices, parce qu’il est libre ; il ne doit répondre à d’autre maître que Dieu, il n’a pas d’autres intérêts que ceux de Dieu. Le prophète se tient habituellement du côté des pauvres et des sans défense, parce que Dieu lui- même est de leur côté.

J’attends donc, non pas que vous mainteniez des « utopies », mais que vous sachiez créer d’« autres lieux », où se vive la logique évangélique du don, de la fraternité, de l’accueil de la diversité, de l’amour réciproque. Monastères, communautés, centres de spiritualité, villages d’accueil, écoles, hôpitaux, maisons familiales, et tous ces lieux que la charité et la créativité charismatique ont fait naître – et qu’ils feront naître encore par une créativité nouvelle – doivent devenir toujours plus le levain d’une société inspirée de l’Évangile, la « ville sur la montagne » qui dit la vérité et la puissance des paroles de Jésus.

Parfois, comme il est arrivé à Élie et à Jonas, peut venir la tentation de fuir, de se soustraire à la tâche de prophète, parce qu’elle est trop exigeante, parce qu’on est fatigué, déçu des résultats. Mais le prophète sait qu’il n’est jamais seul. À nous aussi, comme à Jérémie, Dieu dit avec assurance : « N’aie pas peur…parce que je suis avec toi pour te défendre » (Jr 1,8).


3. Les religieux et religieuses, à égalité avec toutes les autres personnes consacrées, sont appelés à être « experts en communion ». J’attends par conséquent que la « spiritualité de la communion », indiquée par saint Jean-Paul II, devienne réalité, et que vous soyez en première ligne pour recueillir le « grand défi qui se trouve devant nous » en ce nouveau millénaire : « faire de l’Église la maison et l’école de la communion »[5]. Je suis certain que durant cette Année vous travaillerez avec sérieux pour que l’idéal de fraternité poursuivi par les Fondateurs et Fondatrices grandisse à tous les niveaux, comme des cercles concentriques.

La communion s’exerce avant tout à l’intérieur des communautés respectives de l’Institut. A ce sujet je vous invite à relire mes fréquentes interventions dans lesquelles je ne cesse pas de répéter que les critiques, les bavardages, les envies, les jalousies, les antagonismes, sont des attitudes qui n’ont pas le droit d’habiter dans nos maisons. Mais, ceci étant dit, le chemin de la charité qui s’ouvre devant nous est presque infini, parce qu’il s’agit de poursuivre l’accueil et l’attention réciproque, de pratiquer la communion des biens matériels et spirituels, la correction fraternelle, le respect des personnes les plus faibles… C’est « la ‘mystique’ du vivre ensemble », qui fait de notre vie un « saint pèlerinage »[6]. Nous devons nous interroger aussi sur le rapport entre les personnes de cultures diverses, en constatant que nos communautés deviennent toujours plus internationales. Comment accorder à chacun de s’exprimer, d’être accueilli avec ses dons spécifiques, de devenir pleinement coresponsable ?

J’attends, de plus, que grandisse la communion entre les membres des divers Instituts. Cette Année ne pourrait-elle pas être l’occasion de sortir avec plus de courage des frontières de son propre Institut, pour élaborer ensemble, au niveau local et global, des projets communs de formation, d’évangélisation, d’interventions sociales ? De cette manière, un réel témoignage prophétique pourra être offert plus efficacement. La communion et la rencontre entre les différents charismes et vocations est un chemin d’espérance. Personne ne construit l’avenir en s’isolant, ni seulement avec ses propres forces, mais en se reconnaissant dans la vérité d’une communion qui s’ouvre toujours à la rencontre, au dialogue, à l’écoute, à l’aide réciproque, et nous préserve de la maladie de l’autoréférentialité.

En même temps, la vie consacrée est appelée à poursuivre une sincère synergie entre toutes vocations dans l’Église, en partant des prêtres et des laïcs, en sorte de « développer la spiritualité de la communion, d’abord à l’intérieur d’elles-mêmes, puis dans la communauté ecclésiale et au delà de ses limites »[7].


4. J’attends encore de vous ce que je demande à tous les membres de l’Église : sortir de soi- même pour aller aux périphéries existentielles. « Allez partout dans le monde » a été la dernière parole que Jésus a adressée aux siens, et qu’il continue d’adresser aujourd’hui à nous tous (cf. Mc 16,15). C’est une humanité entière qui attend : personnes qui ont perdu toute espérance,

familles en difficulté, enfants abandonnés, jeunes auxquels tout avenir est fermé par avance, malades et personnes âgées abandonnées, riches rassasiés de biens et qui ont le cœur vide, hommes et femmes en recherche de sens de la vie, assoiffés de divin…

Ne vous repliez pas sur vous-mêmes, ne vous laissez pas asphyxier par les petites disputes de maison, ne restez pas prisonniers de vos problèmes. Ils se résoudront si vous allez dehors aider les autres à résoudre leurs problèmes et annoncer la bonne nouvelle. Vous trouverez la vie en donnant la vie, l’espérance en donnant l’espérance, l’amour en aimant.

J’attends de vous des gestes concrets d’accueil des réfugiés, de proximité aux pauvres, de créativité dans la catéchèse, dans l’annonce de l’Évangile, dans l’initiation à la vie de prière. Par conséquent, je souhaite l’allègement des structures, la réutilisation des grandes maisons en faveur d’œuvres répondant davantage aux exigence actuelles de l’évangélisation et de la charité, l’adaptation des œuvres aux nouveaux besoins.


5. J’attends que toute forme de vie consacrée s’interroge sur ce que Dieu et l’humanité d’aujourd’hui demandent.

Les monastères et les groupes d’orientation contemplative pourraient se rencontrer, ou bien se relier de manières plus variées pour échanger les expériences sur la vie de prière, sur comment grandir dans la communion avec toute l’Église, sur comment soutenir les chrétiens persécutés, sur comment accueillir et accompagner ceux qui sont en recherche d’une vie spirituelle plus intense ou qui ont besoin d’un soutien moral ou matériel.

Les Instituts caritatifs, consacrés à l’enseignement, à la promotion de la culture, ceux qui se lancent dans l’annonce de l’Évangile ou qui développent des ministères pastoraux particuliers, les Instituts séculiers avec leur présence diffuse dans les structures sociales, pourront faire de même. L’imagination de l’Esprit a engendré des modes de vie et de faire si divers que nous ne pouvons pas facilement les cataloguer ni les inscrire dans des schémas préfabriqués. Il ne m’est donc pas possible de faire référence à chaque forme particulière de charisme. Personne, cependant, cette Année, ne devrait se soustraire à une vérification sérieuse concernant sa présence dans la vie de l’Église et sur la manière de répondre aux demandes nouvelles continuelles qui se lèvent autour de nous, au cri des pauvres.

C’est seulement dans cette attention aux besoins du monde et dans la docilité aux impulsions de l’Esprit, que cette Année de la Vie Consacrée se transformera en un authentique Kairòs, un temps de Dieu riche de grâces et de transformations.


III– Les horizons de l’Année de la Vie Consacrée

1.Par cette lettre, au-delà des personnes consacrées, je m’adresse aux laïcs qui, avec elles, partagent idéaux, esprit, mission. Certains Instituts religieux ont une tradition ancienne à ce sujet, d’autres une expérience plus récente. De fait, autour de chaque famille religieuse, comme aussi des Sociétés de vie apostolique et même des Instituts séculiers, est présente une famille plus grande, la ‘‘famille charismatique’’, qui comprend plusieurs Instituts qui se reconnaissent dans le même charisme, et surtout des chrétiens laïcs qui se sentent appelés, dans leur propre condition laïque, à participer à la même réalité charismatique.

Je vous encourage vous aussi laïcs, à vivre cette Année de la Vie Consacrée comme une grâce qui peut vous rendre plus conscients du don reçu. Célébrez-le avec toute la ‘‘famille’’, pour croître et répondre ensemble aux appels de l’Esprit dans la société contemporaine. À certaines occasions, quand les consacrés de divers Instituts se rencontreront cette Année, faites en sorte d’être présents vous aussi comme expression de l’unique don de Dieu, de manière à connaître les expériences des autres familles charismatiques, des autres groupes de laïcs, et de manière à vous enrichir et à vous soutenir réciproquement.


2. L’Année de la Vie Consacrée ne concerne pas seulement les personnes consacrées, mais l’Église entière. Je m’adresse ainsi à tout le peuple chrétien pour qu’il prenne toujours davantage conscience du don qu’est la présence de tant de consacrées et de consacrés, héritiers de grands saints qui ont fait l’histoire du christianisme. Que serait l’Église sans saint Benoît et saint Basile, sans saint Augustin et saint Bernard, sans saint François et saint Dominique, sans saint Ignace de Loyola et sainte Thérèse d’Avila, sans sainte Angèle Merici et saint Vincent de Paul ? La liste serait presque infinie, jusqu’à saint Jean Bosco et à la bienheureuse Teresa de Calcutta. Le bienheureux Paul VI affirmait : « Sans ce signe concret, la charité de l’ensemble de l’Église risquerait de se refroidir, le paradoxe salvifique de l’Évangile de s’émousser, le ‘‘sel’’ de la foi de se diluer dans un monde en voie de sécularisation » (Evangelica testificatio, n. 3).

J’invite donc toutes les communautés chrétiennes à vivre cette Année avant tout pour remercier le Seigneur et faire mémoire reconnaissante des dons reçus, et que nous recevons encore à travers la sainteté des Fondateurs et des Fondatrices et de la fidélité de tant de consacrés à leur propre charisme. Je vous invite tous à vous retrouver autour des personnes consacrées, à vous réjouir avec elles, à partager leurs difficultés, à collaborer avec elles, dans la mesure du possible, pour la poursuite de leur ministère et de leur œuvre, qui sont aussi ceux de l’Église tout entière. Faites- leur sentir l’affection et la chaleur de tout le peuple chrétien.

Je bénis le Seigneur pour l’heureuse coïncidence de l’Année de la Vie Consacrée avec le Synode sur la famille. Famille et vie consacrée sont des vocations porteuses de richesse et de grâce pour tous, des espaces d’humanisation dans la construction de relations vitales, lieux d’évangélisation. On peut s’y aider les uns les autres.


3. Par cette lettre, j’ose m’adresser aussi aux personnes consacrées et aux membres des fraternités et des communautés appartenant à des Églises de tradition différente de la tradition catholique. Le monachisme est un patrimoine de l’Église indivise, toujours très vivant aussi bien dans les Églises orthodoxes que dans l’Église catholique. À ce patrimoine, comme à d’autres expériences ultérieures, du temps où l’Église d’Occident était encore unie, s’inspirent des initiatives analogues surgies dans les milieux des Communautés ecclésiales de la Réforme, lesquelles ont continué ensuite à générer en leur sein d’autres formes de communautés fraternelles et de service.

La Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique a programmé des initiatives pour faire se rencontrer les membres appartenant à des expériences de vie consacrée et fraternelle des différentes Églises. J’encourage chaleureusement ces rencontres pour que grandissent la connaissance mutuelle, l’estime, la collaboration réciproque, de manière à ce que l’œcuménisme de la vie consacrée soit une aide à la marche plus large vers l’unité entre toutes les Églises.


4. Nous ne pouvons pas ensuite oublier que le phénomène du monachisme et d’autres expressions de fraternité religieuse est présent dans toutes les grandes religions. Des expériences, même approfondies, de dialogue inter-monastique entre l’Église catholique et certaines grandes traditions religieuses ne manquent pas. Je souhaite que l’Année de la Vie Consacrée soit l’occasion pour évaluer le chemin parcouru, pour sensibiliser dans ce domaine les personnes consacrées, pour nous demander quels pas supplémentaires sont à faire vers une connaissance réciproque toujours plus profonde, et pour une collaboration dans de nombreux domaines communs du service de la vie humaine.

Cheminer ensemble est toujours un enrichissement et peut ouvrir des voies nouvelles à des relations entre peuples et cultures qui en ces temps-ci apparaissent hérissées de difficultés.


5. Je m’adresse enfin de manière particulière à mes frères dans l’épiscopat. Que cette Année soit une opportunité pour accueillir cordialement et avec joie la vie consacrée comme un capital spirituel qui profite au bien de tout le Corps du Christ (cf. Lumen gentium, n. 43) et non seulement des familles religieuses. « La vie consacrée est un don à l’Église, elle naît dans l’Église, croît dans l’Église, et est toute orientée vers l’Église »[8]. C’est pourquoi, en tant que don à l’Église, elle n’est pas une réalité isolée ni marginale, mais elle lui appartient intimement. Elle est au cœur de l’Église comme un élément décisif de sa mission, en tant qu’elle exprime l’intime nature de la vocation chrétienne et la tension de toute l’Église Épouse vers l’union avec l’unique Époux ; doncelle « appartient… sans conteste à sa vie et à sa sainteté » (ibid, n. 44).

Dans ce contexte, je vous invite, Pasteurs des Églises particulières, à une sollicitude spéciale pour promouvoir dans vos communautés les différents charismes, historiques ou bien nouveaux, en soutenant, en animant, en aidant le discernement, en vous faisant proches avec tendresse et amour des situations de souffrance et de faiblesse dans lesquelles peuvent se trouver certains consacrés, et surtout en éclairant le peuple de Dieu par votre enseignement sur la valeur de la vie consacrée de manière à en faire resplendir la beauté et la sainteté dans l’Église.

Je confie à Marie, la Vierge de l’écoute et de la contemplation, première disciple de son Fils bien- aimé, cette Année de la Vie Consacrée. C’est Elle, fille bien-aimée du Père et revêtue de tous les dons de la grâce, que nous considérons comme modèle insurpassable de la sequela dans l’amour de Dieu et dans le service du prochain.

Reconnaissant d’ores et déjà avec vous tous pour les dons de grâce et de lumière dont le Seigneur voudra nous enrichir, je vous accompagne tous avec la Bénédiction Apostolique.


Du Vatican, le 21 novembre 2014, Fête de la Présentation de la Bienheureuse Vierge Marie.

François


[1]Lett. ap. Les chemins de l’Évangile, aux religieux et religieuses d’Amérique latine, à l’occasion du Vème centenaire de l’évangélisation du Nouveau Monde – 29 juin 1990, DC n° 2013, p. 834- 844, n. 26.

[2]Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique,Religieux et promotion humaine, 12 août 1980, n. 24 : L’Osservatore Romano, Suppl. 12 nov. 1980, pp. I- VIII.

[3]Discours aux recteurs et aux étudiants des Collèges pontificaux de Rome, 12 mai 2014.

[4]Homélie de la fête de la Présentation de Jésus au Temple, 2 février 2013.

[5]Lett. ap. Novo millennio ineunte, 6 janvier 2001, n. 43.

[6] Exh. ap. Evangelii gaudium, 24 novembre 2013, n. 87.

[7]Jean-Paul II, Exhort. ap. post-syn. Vita consacrata, 25 mars 1996, n.51.

[8] S.E. Mgr J.M. Bergoglio, Intervention au Synode sur la vie consacrée et sa mission dans l’Église et dans le monde, 16ème Congrégation générale, 13 octobre 1994.

 

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